Vers Queenstown en bonne compagnie

par | 23 Mar 2017 | Te Araroa | 1 commentaire

Jeudi 23 mars 2017, je quitte le village de Lake Tekapo en compagnie de John, le randonneur que j’ai retrouvé au refuge de Royal Hut. Il s’avère que je m’entends à merveille avec cet Alaskien d’une quarantaine d’année à la barbe grisonnante et nous décidons de continuer à marcher ensemble. Nous nous dirigeons donc vers le sud le long du canal de Tekapo jusqu’au lac Pukaki où nous profitons d’une superbe vue sur Mont Cook et les montagnes environnantes jusqu’au coucher du soleil.

Une fois arrivé dans la petite ville de Twizel, nous en profitons pour nous ravitailler en nourriture pour la prochaine section et je rends visite à un coiffeur afin de me reprendre le contrôle de ma coiffure. La barbe reste quant à elle inaltérée. Après un repas plus que copieux et une nuit de repos un peu agitée, je suis prêt à rependre le chemin jusqu’à Wanaka et Queenstown en compagnie de mon nouveau compagnon de randonnée.

 

Jours 135 à 137: les légendes du Te Araroa / km 2443 à 2525

John et moi quittons Twizel le long de la route principale avant de bifurquer à droite et de continuer notre avancée dans une sorte de large carrière à ciel ouvert le long de la rivière Ohau. Par un heureux hasard, il s’avère que John a étudié le français aux États-Unis et qu’il a passé quelques semaines en France étant plus jeune. Il profite donc de ma présence pour rafraîchir ses connaissances qui sont bonnes mais restent cependant très académiques. Je mets donc à profit les quelques heures de marche que nous avons devant nous pour parfaire son enseignement avec du français de tous les jours, et notamment l’usage approprié de certains jurons et expressions idiomatiques. Je lui explique également la signification des paroles de chansons de Brassens dont il écoute régulièrement le best of afin d’apprendre des mots nouveaux. Le terme《polisson》semble lui plaire tout particulièrement!

Alors que nous atteignons le lac Ohau, nous sommes rattrapés par Paul, un Allemand très souriant de mon âge que je n’avais encore jamais vu mais dont j’avais déjà entendu parler. Paul fait partie de ce que l’on appelle les《légendes du Te Araroa》. Chaque année, quelques randonneurs se lançant dans le Te Araroa se font remarquer d’une manière ou d’une autre et, par un effet de bouche à oreille, se retrouvent connus de la plupart des autres marcheurs. Cette année, il y a notamment Daniel, un Américain que j’ai croisé dans la forêt de Pureora et dont le sac et tout le matériel à l’exception de l’eau et la nourriture ne pesaient que 2,5 kg, ce qui lui permettait de randonner entre 40 à 60 kilomètres par jour! J’ai également entendu parler d’un Français ayant essayé de randonner le Te Araroa pied nu, sans succès. Paul, quant à lui, s’est également fait connaître de par le poids de son sac, mais pas dans le sens où l’on pourrait s’y attendre: Paul randonne le Te Araroa avec un monstre de 30 à 35 kg sur les épaules! Étant d’une constitution plutôt grande et mince, il est obligé de marcher en portant son tapis de sol autour de ses hanches afin d’amortir le poids du sac et de pouvoir boucler la sangle ventrale. Paul est très heureux de marcher ainsi et ne cherche aucunement à diminuer le poids de son sac en faisant quelques concessions sur son confort. Paul et John se connaissent déjà et commencent donc à discuter en se dirigeant vers le prochain campement. Je leur emboîte le pas, encore stupéfait par le fait qu’un être humain avec une silhouette si gracile ait pu randonner tant de kilomètres avec un sac si énorme. De derrière, le corps de Paul disparaît presque intégralement derrière son sac, ce qui lui donne l’apparence d’une grosse tortue dont seules les jambes dépassent de la carapace. Nous campons au lac Ohau avant de repartir le jour suivant vers la rivière Ahuriri où nous décidons de passer la nuit.

Le lendemain, alors que je pénètre dans le massif montagneux situé entre la rivière Ahuriri et le lac Hawea, j’entends au loin un bruit ressemblant à un long meuglement provenant des hauteurs à ma droite. Je connais ce cri et je sais qu’il ne provient pas d’un bovin. Il me semble familier, mais où avais-je bien pu l’entendre? Au bout de quelques minutes, un souvenir furtif revient à ma mémoire et me transporte dans un chalet – refuge au col de la Schlucht. Je me souviens! Ce cri n’est pas un meuglement, c’est le brame du cerf! Je scrute alors avec attention la montagne à ma droite et découvre 6 superbes cerfs évoluant tranquillement sur le flanc herbeux. Nul doute qu’ils doivent faire partie d’un élevage à proximité, sinon, ils auraient déjà fait le bonheur de quelques chasseurs. La chasse est en effet une activité extrêmement appréciée en Nouvelle-Zélande. Avant l’arrivée des Européens, le pays ne comprenait presque aucun mammifère terrestre – seuls trois espèces de chauve-souris -, ce qui en faisait le paradis des oiseaux. Certains de ces derniers s’y trouvaient même si bien qu’ils en perdirent la faculté de voler! À son arrivée, l’homme blanc y importa cerfs, chamois, opossums, cochons, lapins, chèvres et bien d’autres mammifères afin de pouvoir se nourrir. Malheureusement, de nombreuses décennies plus tard, les Néo-zélandais se rendirent compte que, par manque de prédateurs naturels, ces animaux introduits se reproduisaient sans fin, détruisaient la flore locale et exterminaient les oiseaux indigènes. La chasse aux mammifères introduits est alors passée du statut de simple activité quotidienne à celui de service rendu à la patrie pour la survie des oiseaux indigènes tant aimés des Néo-zélandais. De nos jours, il est encore possible de faire carrière comme chasseur/trappeur en Nouvelle-Zélande, bien que le métier soit moins répandu qu’avant.

Je reprends mon avancée et retrouve Paul et John pour un repas de midi pris au soleil sur le col de Martha. Les quelques pics qui nous entourent laissent entrevoir au lointain d’autres sommets partiellement enneigés et entourés de nuages. Nous redescendons ensuite vers le refuge de Top Timaru Hut où j’entreprends de faire un brin de toilette dans le petit cours d’eau voisin afin de me débarrasser de la transpiration de la journée. Mais c’est sans compter sur la participation des sandflies qui m’obligent à me frotter vigoureusement avec de l’eau avant de me couvrir le plus rapidement possible afin de ne pas leur laisser la possibilité de me transformer en open-bar. Deux minutes et quelques dizaines de piqûres plus tard, je rentre à peu près propre dans le refuge où John et Paul sont déjà installés pour une agréable soirée que nous passons à discuter et à nous émerveiller devant la quantité de nourriture que Paul transporte dans son sac.

Jours 138 à 140: une partie d’Uno inoubliable / km 2525 à 2585

Au matin du 138e jour, John, Paul et moi nous apprêtons à quitter Top Timaru Hut lorsqu’un bruit de moteur attire notre attention. Tout d’abord éloigné, le vrombissement semble se rapprocher doucement. Nous sortons du refuge pour inspecter les environs et découvrons au-dessus de nos têtes un hélicoptère blanc qui opère sa descente et se pose juste à côté du refuge afin de laisser sortir un groupe de 4 personnes, trois hommes et une femme. À en juger par les étuis qu’ils transportent et par la couleur kaki de leurs vêtements, ces 4 amis ont prévu une partie de chasse dans les environs et ont choisi Top Timaru Hut comme campement. Je laisse le refuge derrière moi et commence à randonner entre les montagnes le long de la rivière Timaru jusqu’à un embranchement où le sentier tourne à gauche. Commence alors une montée extrêmement abrupte à travers une forêt de hêtres vers le refuge de Stody Hut. La déclivité de la pente et la terre qui roule sous mes chaussures m’obligent à utiliser mes bâtons comme des piolets pour éviter de glisser et tomber. Au fur et à mesure que je prends de la hauteur et sors de la forêt, je commence à distinguer deux manteaux nuageux. Le premier, haut dans le ciel, dépose sur les environs une ombre grisâtre alors que le deuxième, plus bas, se faufile entre les flancs des montagnes pour se perde au détour de versants lointains. Je passe Stody Hut et continue à avancer jusqu’à ce que j’atteigne le sommet de Breast Hill. En contre-bas, le lac Hawea s’étale dans toute sa longueur dans son écrin montagneux. Une extrémité du lac est bordée de champs verts et marrons découpés en rectangles parfaits et je devine déjà la ville de Wanaka cachée par un flanc de montagne. À l’horizon, le soleil tente en vain de faire une percée à travers les nuages.

Je longe la crête descendant du sommet de Breast Hill jusqu’au refuge de Pakituhi Hut où je retrouve John et Paul et fait la connaissance de Micky, un randonneur néerlandais remontant vers le nord. Après avoir mangé notre repas du soir, Paul sort de son sac un jeu de Uno un peu abîmé et un petit poste radio gris d’environ 20 cm de long sur 10 cm de large. Paul est très fier de son poste radio qu’il a récupéré de Hongkong et qui lui permet d’écouter la radio, mais également les musiques qu’il a préalablement téléversées sur la mémoire interne de l’appareil. Il possède notamment quelques musiques françaises, dont Alizée, à mon grand étonnement. Il s’avère que la petite protégée de Mylène Farmer a profité d’un large succès, non seulement en France, mais également en Allemagne et au Pays-Bas. Au final, seul John n’a jamais entendu parler de la Lolita de l’Île de Beauté qui a fait bouger l’Hexagone dans les années 2000, mais il semble particulièrement intéressé suite à la description que nous lui en faisons. Paul monte alors le son de son poste et, à la lumière de nos lampes frontales commence une partie endiablée d’Uno entre un Allemand, un Néerlandais, un Américain et un Français dans un refuge néo-zélandais avec en musique de fond Moi … Lolita, l’interculturel dans toute sa splendeur!

Le lendemain, je quitte le refuge et descends le long d’une crête abrupte jusqu’à atteindre la route en graviers longeant le lac Hawea. Les nuages continuent à déposer une ombre grisâtre sur le lac et je me dirige promptement vers la rivière Hawea coulant en direction de Wanaka. Une fois arrivé à l’intersection où la rivière Hawea vient se jeter dans la rivière Clutha, je suis cette dernière en direction du lac Wanaka et de la ville éponyme. Autour de moi, les feuilles commencent doucement à se parer de leurs couleurs automnales et à quitter les branches des arbres pour recouvrir le sentier en graviers d’un tapis multicolore émettant un léger craquement à chaque pas. La lumiere vespérale venant prendre la relève des doux rayons de soleil apparus en milieu d’après-midi, je décide de poser ma tente dans un petit camping quelques kilomètres avant Wanaka et reprends ma route le lendemain sous un soleil radieux. Je discerne désormais mieux une partie des contours de cet énorme lac tout en longueur et bordé de montagnes. Au fur et à mesure que je me rapproche de la ville, je découvre quelques bateaux de plaisance arrimés non loin de l’embarcadère principal. Je pénètre dans Wanaka et retrouve John en train de boire un café avec d’autres randonneurs avec qui il a marché dans l’Île du Nord. Je croise également Devon et Marina, le couple de jeunes Américains avec qui j’ai descendu la rivière Wanganui ainsi que Michael, mon compagnon de canoë. Ce dernier a déjà fini de randonner le Te Araroa et s’est acheté un van pour voyager dans l’Île du Sud. Apparemment, Wanaka semble être la destination préférée des randonneurs du Te Araroa pour se retrouver de manière inopinée!

Jours 141 à 144 : la ville fantôme / km 2585 à 2676

Le 141e jour, je quitte Wanaka en compagnie de John en suivant le sentier de graviers qui longe le bord du lac. Un soleil étincelant dépose ses agréables rayons sur l’eau bleue que seuls quelques bateaux de plaisance viennent troubler en y imprimant de minuscules ondulations allant se perdre sur les plages de galets. Les montagnes entourant le lac semblent également resplendir sous l’effet bénéfique de l’astre solaire et laissent apparaître à quelques rares endroits un peu de neige. Après plusieurs heures de marche, nous arrivons dans la baie de Glendhu Bay où nous décidons de tirer avantage de la météo extrêmement clémente pour aller nous baigner. Je pénètre tout doucement dans les eaux froides puis, une fois mon bas ventre submergé, je plonge la tête la première jusqu’à atteindre le fond sableux. Je remonte ensuite à la surface et effectue quelques brasses en direction du centre du lac. Je me laisse alors tout doucement immerger dans l’eau froide et ouvre les yeux. À la place d’un abîme obscur et trouble d’où l’imagination fait naître des monstres carnassiers, je découvre un univers lacustre aux différentes nuances de bleu. L’eau du lac est si propre et si transparente que je peux en voir le fond plusieurs mètres sous mes pieds. Autour de moi, les rayons du soleil traversent le prisme de la surface de l’eau pour distiller leur lumière sous la forme d’innombrables petites étincelles scintillantes. Alors que je retourne sur la plage et dépose sur mes épaules ma petite serviette rose clair prenant rapidement une teinte foncée sous l’effet de l’absorption de l’eau, je réalise que le lac de Wanaka est sous doute le lac le plus limpide dans lequel j’ai nagé de toute mon existence. Après le repas, John et moi quittons les bords du lac en direction du refuge de Fern Burn Hut en traversant un terrain de camping. Bien que très peu féru d’automobile, un véhicule rouge garé sous un arbre attire mon attention. Ce véhicule ne ressemble en rien aux 4x4 que l’on croise généralement en Nouvelle-Zélande, et pour cause, il s’agit d’une Citroën ID19 convertible de 1957 qui paraître être en excellent état de marche. Je me demande bien comment cette superbe sexagénaire a pu atterrir ici!

Après une agréable nuit passée au refuge de Fern Burn Hut, John et moi nous préparons dans une journée de randonnée assez intense. Le graphique des dénivelés fourni par mon application de cartographie ressemble aux courbes de l’électrocardiogramme d’une personne éclatant de rire: trois pics pointus répartis sur une distance de 16 kilomètres avec chacun un dénivelé positif et négatif d’environ 500 mètres. Je commence donc à gravir et redescendre les deux premiers sommets en suivant un petit sentier qui serpente le long des ondulations des versants montagneux ressemblant à des lames acérées. Pas après pas, je laisse le soleil projeter mon ombre mouvante sur le flanc des montagnes environnantes comme une représentation d’ombres chinoises. Une fois arrivé au troisième sommet, je découvre face à moi une longue vallée abritant la rivière Golspie Burn qui ondule tel un serpent avant de se perdre au détour d’un versant. Derrière moi en contre-bas, j’aperçois une route en graviers émanant du lac Wanaka pour se frayer un chemin entre les pâturages verts et brun clair jusqu’au refuge de Roses Hut vers lequel je redescends pour y passer la nuit.

Quand je sors du refuge le lendemain matin en compagnie de John, le lever de soleil colore en orange et jaune le cercle de nuages suspendus au-dessus des montagnes qui nous entourent. Ce cercle d’or et de feu me rappelle un certain Anneau, un Anneau pour les gouverner tous, un Anneau pour les trouver, un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. Mais fort heureusement, étant passé par le Mordor lors de ma traversée de l’Île du Nord et n’y ayant rien trouvé de douteux, je sais qu’il n’y a rien à craindre de ce côté-là! Nous entamons donc notre ascension du col de Roses au milieu des tussacks avant de redescendre jusqu’à Macetown en passant par la rivière Arrow. Une fois sorti du lit de la rivière, nous empruntons un chemin de graviers jusqu’à une petite maison de pierres marquant l’entrée de la ville fantôme. Autrefois ville minière prospère du fait de l’or découvert dans ses environs, Macetown a été abandonnée dans les années 1930 et les seuls vestiges de son existence passée résident en quelques bâtiments reconstitués ainsi que des amas de pierres éparpillés là où s’élevaient jadis des maisons. Les feuilles d’automnes tombées sur l’herbe jaune confèrent à l’endroit une atmosphère morne et triste et l’on pourrait presque s’attendre à croiser le spectre d’un ancien mineur flottant indéfiniment à la recherche du précieux métal. Après avoir visité la reconstitution de l’ancienne boulangerie, nous continuons à avancer et suivons la rivière en contournant la montagne de Big Hill jusqu’à Arrowtown. Nos efforts de la journée se voient alors récompensés sous la forme de multiples pruniers dont les branches croulent sous le poids des fruits bien mûrs. Voilà un goûter sain qui arrive à point!

Le ventre rempli de prunes, John et moi effectuons les quelques kilomètres qui nous séparent d’Arrowtown et pénétrons dans cette petite ville aux allures de Far-West moderne. L’espace de quelques heures, nous nous mêlons aux touristes motorisés et profitons des petits plaisirs offerts par le camping et les restaurants locaux avant de repartir le lendemain matin en direction de Queenstown. Le chemin jusqu’au lac Wakatipu traverse quelques zones résidentielles aisées avant de rejoindre la rivière Kawarau. De temps à autre, on peut voir un avion décoller de l’aéroport de Queenstown. Alors que je passe à côté du stade de rugby de Frankton, je découvre dans toute sa splendeur la chaîne de montagnes des Remarkables. S’étirant le long d’un axe nord – sud, la longue étendue montagneuse s’est parée de ses couleurs automnales jaune sombre et s’élève majestueusement le long de la rive sud-est du lac Wakatipu. Pas étonnant qu’en s’entraînant dans un cadre aussi somptueux, les Néo-zélandais soient régulièrement champions du monde de rugby. À court d’eau, je m’arrête dans un bar local pour boire une pinte de cidre et continue à avancer au bord du lac jusqu’aux superbes jardins de Queenstown qui marquent l’entrée de la ville pour les randonneurs du Te Araroa et le début d’une journée de repos pour mon compagnon et moi.

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