Et le rêve devint réalité

par | 11 Mar 2017 | Te Araroa | 1 commentaire

Samedi 11 mars 2017, je viens de passer une demi-journée à Arthur’s Pass. Après un rapide tour du village, je suis allé m’installer à l’auberge YHA où j’ai récupéré le deuxième carton de nourriture que je m’étais envoyé depuis Wellington. Sans surprise, le carton contient plus de provisions que nécessaire. Mais qu’à cela ne tienne, je porterai plus de nourriture, ce qui facilitera mon prochain réapprovisionnement.

Je suis désormais prêt à commencer la prochaine section qui m’amènera jusqu’au lac Tekapo en passant par les rivières Rakaia et de Rangitata, deux larges cours d’eau composés de multiples bras dont la traversée est fortement déconseillée par le Department of Conservation à cause du fort courant d’eau et du lit instable de certains bras se transformant parfois en sables mouvants.

Jours 123 à 125: la montagne / km 2173 à 2245

Je quitte Arthur’s Pass en suivant l’autoroute SH73 jusqu’à la bourgade de Bealey. Dans le ciel, de gros nuages gris s’enroulant autour des montagnes et le léger crachin qui se dépose subrepticement sur mes vêtements donnent le ton météorologique pour les trois prochains jours à venir. Je continue mon chemin jusqu’au refuge de Lagoon Saddle Hut où je rencontre Jake et Jill, un couple de randonneurs américain remontant vers le nord. J’en profite pour leur demander comment s’est passé le franchissement des deux rivières et ils m’informent que, du fait de son faible niveau actuel, la rivière Rangitata est plus facile à traverser que le Department of Conservation ne le laisse paraître. Traverser la rivière Rakaia est cependant trop risqué du fait du sol instable et il est préférable de la contourner en faisant du stop jusqu’à Methven. Je me remets à marcher, quelque peu rassuré par ces informations. Je comptais dans tous les cas contourner la rivière Rakaia en me rendant à Methven afin d’acheter le complément de nourriture dont j’ai besoin pour aller jusqu’au lac Tekapo. Cependant, je ne pensais pas que la rivière Rangitata serait quant à elle franchissable si la météo se révèle clémente et que le niveau du cours d’eau ne monte pas. Voilà qui pourrait me faciliter grandement les choses!

Je redescends dans la vallée qui me fait face et commence à suivre la rivière Harper. Le sommet des montagnes qui m’entourent reste caché dans un épais manteau de nuages qui s’accompagne désormais d’une légère pluie. Quelques kilomètres avant d’arriver au refuge d’Hamilton Hut où je prévois de passer la nuit, j’entends un bruit de moteur proche qui attire mon attention. Je regarde en direction de la rivière et entrevois une jeep en train de remonter le cours d’eau en roulant difficilement sur le lit rocailleux. Alors que j’arrive au niveau du véhicule, je découvre qu’il s’agit en fait d’un 4×4 gris remorquant la petite jeep bleue pour l’aider à remonter un passage difficile de la rivière. Autour des véhicules, un groupe d’hommes accompagnés de deux enfants regardent le spectacle en rigolant et en faisant des commentaires. Je demande à l’un des hommes s’il y a un problème, mais ce dernier m’apprend que tout va bien, lui et ses amis profitent simplement du week-end pour remonter la rivière dans leurs véhicules afin de voir jusqu’où ils sont capables d’aller! Les Kiwis ont parfois une manière quelque peu surprenante d’occuper leur temps libre…

Le lendemain, je continue à longer la rivière Harper sous une épaisse couche de nuages jusqu’à l’endroit où la vallée d’Harper et celle d’Avoca se croisent pour former une vaste étendue d’herbe jaune traversée par le lit de roches des cours d’eau du même nom. C’est alors que je la découvre, la montagne. Sa forme conique et son sommet arrondi lui donnent l’allure d’une bosse de chameau. L’herbe jaune qui pousse entre les éboulis de pierres et les buissons sombres lui confère la couleur d’une peau de panthère. En quelques secondes, la pluie, les kilomètres, mon sac, le monde autour de moi, tout cela s’évanouit. Il ne reste plus que moi et la montagne. Sa beauté, pourtant semblable à celle des autres montagnes environnantes, semble s’adresser directement à moi et me plonge dans un instant de contemplation méditative. J’ai l’impression que le passé et le futur viennent de fusionner en un pur moment de présent vécu en pleine conscience. Seul au milieu de cette vaste pleine entourée de larges montagnes aux sommets ennuagés et aux couleurs si inattendues, je réalise de nouveau à quel point je suis minuscule, presque insignifiant. Mais il n’en reste pas moins que je suis là. Et à ce moment précis, je ne suis pas seul, je n’ai pas l’impression d’être un être humain isolé au milieu de toute cette nature. Non. J’ai l’impression de ne faire qu’un avec cette nature. Un avec cette montagne qui m’hypnotise. Un avec le vent qui la caresse. Un avec le cours d’eau qui l’entoure. Un avec les gouttes de pluie qui l’a recouvrent. À cet instant précis, je ne suis plus qu’un. Au bout de quelques minutes, je sors de ma contemplation, la gorge serrée, les larmes aux yeux et la tête plein d’idées, reconnaissant envers la montagne de m’avoir fait vivre cet instant. Finalement, randonner seul dans la nature à ses bons côtés.

Après une nuit pluvieuse sous ma tente, je reprends mon chemin en direction de la rivière Rakaia. La route de graviers sur laquelle j’évolue zigzague entre de petits lacs et de hautes montagnes dont la couleur des versants oscille du rouge au jaune en passant par le vert foncé et dont les sommets me sont toujours invisibles du fait du manteau de nuages gris. Arrivé au sud du lac Coleridge, je découvre enfin l’étendue d’eau à côté de laquelle je viens de marcher pendant 20 kilomètres mais qu’une rangée de montagnes m’empêchait d’observer. Le lac semble si paisible et silencieux, sans aucune activité humaine pour le déranger. Je continue mon avancée et arrive au petit village de Lake Coleridge. Alors que je mange mon repas, je remarque très vite que la bourgade est bien trop petite pour qu’un service de bus régulier ne se rend d’ici jusqu’à Methven. Ma seule chance consiste donc à marcher sur la longue route déserte qui sort du village en espérant être pris en stop à un moment donné. Je viens déjà de randonner 30 kilomètres et l’idée de devoir continuer sur une route goudronnée ne m’enchante guère. C’est cependant ma seule option. Je commence donc à marcher sous une pluie fine, les jambes endolories et le pouce levé en espérant qu’une bonne âme s’arrêtera. Comme le veut la loi de Murphy, la plupart des voitures qui me dépassent se dirigent vers Lake Coleridge et les quelques voitures allant vers Methven sont soit pleines ou ne s’arrêtent pas. Après 3 heures et une quinzaine de kilomètres de stop infructueux, je commence véritablement à perdre espoir et commence à envisager la possibilité de planter ma tente dans un champ quand une jeep s’arrête à mon niveau. Le conducteur, un Kiwi d’environ 25 ans accompagné d’une jeune Autrichienne, m’indique qu’ils se dirigent également vers Methven et qu’ils peuvent m’y déposer. Je les remercie du fond du coeur et me fais la promesse de m’arrêter pour tous les auto-stoppeurs que je rencontrerai de retour en France. Ce n’est que lorsque l’on a dû faire du stop sous la pluie pendant des heures avec un sac de plus de 10 kilogrammes sur les épaules et des jambes douloureuses que l’on prend pleinement conscience de l’importance de s’arrêter pour les autres.

Jours 127 à 129: le jour où le rêve devint réalité / km 2245 à 2324

Il est un peu plus de 6 heures du matin et le jour n’est encore pas levé. Je me trouve dans un petit bus blanc comportant une vingtaine de sièges et roulant sur une longue route de graviers le long de la rive opposée de la rivière Rakaia. Le conducteur me dépose au début du sentier avant d’installer un petit panneau sur lequel est inscrit《School》à l’avant du véhicule. Il fait ensuite demi-tour et redescend afin d’aller chercher les enfants vivant dans les endroits reculés de la région pour les emmener à l’école. Derrière moi, la rivière Rakaia continue à s’écouler sous un manteau de nuages gris. Je m’engage sur le sentier et commence à monter le versant de montagne qui me fait face. Au fur et à mesure que je prends de la hauteur, je m’élève au-dessus des nuages restés dans la vallée et aperçois enfin les sommets des montagnes au milieu desquelles j’ai randonné ces derniers jours. Le soleil levant y dépose ses rayons orangés, promesses d’une journée agréable. Arrivé en haut de la pente, je continue à avancer au milieu des pâturages recouvrant les montagnes jusqu’à un petit refuge en forme de A. J’y retrouve Uffda et Chispa, deux randonneurs américains déjà rencontrés au lac Blue avec qui je discute brièvement avant de reprendre mon chemin jusqu’à Comyns Hut, un petit refuge en tôle comportant 8 couchettes. Il est à peine midi lorsque je dépose Sakapatate à la porte du refuge mais je décide de rester ici et de mettre à profit mon après-midi pour écrire et profiter du soleil.

Je quitte le refuge de Comyns Hut au petit matin et commence à marcher le long de la branche nord de la rivière Ashburton en direction du col de Clent Hills. À cet endroit, le sentier est pratiquement inexistant et il me faut traverser les eaux froides de la rivière plusieurs dizaines de fois pour suivre les marqueurs m’indiquant le chemin à suivre. Au bout de quelques heures, je laisse derrière moi le lit de la rivière pour m’enfoncer dans une épaisse couche de hautes herbes sèches et atteins le col de Clent Hills. Du haut de ses 1480 mètres d’altitude, je bénéficie d’une vue splendide sur la vallée en contre-bas et le bassin de Lake Heron où de longues collines aux sommets arrondis s’étalent au milieu d’immenses champs de couleur jaune foncé. Je redescends de l’autre côté du col et commence à me frayer un chemin au milieu de ces reliefs élongés. Au détour de la colline Emily, je passe à côté d’un petit lac du même nom puis d’une ferme où paissent quelques moutons. Après plusieurs heures de marche, la lumière du jour diminuant peu à peu m’indique qu’il me faut trouver un endroit où planter ma tente pour la nuit. Je m’installe non loin d’un cours d’eau et profite des derniers rayons de soleil pour manger mon repas en regardant les montagnes environnantes se couvrir d’une lumière vespérale.

Le lendemain matin, je reprends ma route vers la rivière Rangitata qui ne se trouve plus qu’à une quinzaine de kilomètres. Après une heure de marche environ, je me retrouve au sommet d’une petite colline perpendiculaire à une longue vallée en cuvette abritant le lac Clearwater et menant à ma droite à une rangée de montagnes aux sommets enneigés. Au pied de ces montagnes lointaines, je peux apercevoir la rivière Rangitata dont les quelques bras coulent dans un lit de galets. À la vue de ce paysage, je suis immédiatement frappé par une pensée: on se croirait dans le Seigneur des Anneaux! Je descends dans la cuvette et commence à me diriger vers les sommets enneigés quand me vient l’idée d’écouter une des musiques du film intitulée《The Breaking Of The Fellowship》.

C’est alors que la magie opère. Dès les premières notes, je suis instantanément transporté de la Comté vers les plaines du Rohan, non loin du Gouffre de Helm. En marchant dans l’herbe jaunâtre, je peux presque voir la chevauchée des fiers cavaliers Rohirrims et les traces de pas d’Aragorn, Gimli et Legolas à la poursuite des Uruk-hai ayant enlevé Merry et Pippin. Alors que la musique continue, je ne peux arrêter le flot de larmes de bonheur qui me monte aux yeux. À ce moment, je sais dans mon coeur et dans mon âme que je me trouve précisément à l’endroit où je suis sensé être. Il y a de cela plus de deux ans, j’ai écouté mes intuitions, j’ai fait le choix incongru et difficile de me lancer à la découverte de mon chemin personnel et de réaliser un rêve, celui de traverser la Nouvelle-Zélande à pied, ce pays où fut tourné cette trilogie qui m’a tant marqué. Je suis désormais en train de vivre la pleine réalisation de ce rêve. Les larmes que je pleure à ce moment ne sont que la conséquence de cette intense sensation d’épanouissement que je ressens: j’ai le sentiment au plus profond de moi que je suis en train de devenir la personne que j’ai choisi d’être!

Après avoir séché mes larmes, je reprends mon avancée et atteins la rivière Potts qui vient se jeter dans la rivière Rangitata. Selon les informations que j’ai obtenues de différents randonneurs venant du sud, la rivière Rangitata se compose d’environ neuf bras à traverser successivement et dont le niveau d’eau n’est pas très élevé actuellement. Je décide donc de tenter ma chance et de la traverser plutôt que de faire un très long détour pour la contourner. Je passe le parking et pénètre dans une propriété privée où débute un chemin de terre qui semble se diriger vers la rivière. Après une cinquantaine de minutes à marcher dans l’herbe et les galets, j’atteins enfin le premier bras qui est apparemment le plus compliqué à traverser. Large d’environ 15 mètres, ce dernier accueille une eau transparente coulant à une vitesse modérée. Je remarque qu’à certaines parties du bras, l’eau est bleu turquoise et je ne vois pas le fond alors qu’à d’autres, elle est brune, couleur de l’algue qui couvre les galets tapissant le lit de la rivière. C’est à cet endroit que l’eau semble la moins profonde et que je décide de traverser. Je pénètre dans l’eau froide qui monte jusqu’à mes genoux et commence à avancer lentement en faisant attention à chaque pas que je fais pour ne pas glisser et me faire emporter. La force du courant et les bourrasques de vent qui me frappent sur le côté m’obligent à utiliser mes bâtons comme trépied pour déplacer mon poids en gardant mon équilibre. Au bout d’une trentaine de seconde, j’atteins l’autre côté et ressors de l’eau, fier de ma technique de traversée de rivière qui semble faire ses preuves, et continue à avancer. Les huit autres bras se révèlent en effet plus facile à traverser que le premier et après environ une demi-heure, je laisse derrière moi le cours d’eau et me lance dans le champ de cailloux et de buissons piquants qui forme l’autre partie du lit de la rivière. Il me faudra une cinquantaine de minute pour atteindre la route où débute le prochain sentier longeant et traversant la rivière de Bush à plusieurs reprises jusqu’au refuge de Crooked Spur Hut. J’accède à ce dernier au soleil couchant et y retrouve Uffda et Chispa ainsi qu’Alex, un autre randonneur français allant vers le nord.

Jours 130 à 132: au plus haut du Te Araroa / km 2324 à 2389

Le 130e jour, je reprends mon ascension du col de Crooked Spur dans un épais brouillard. Uffda et Chispa ne sont qu’à une dizaine de minutes derrière moi mais la visibilité extrêmement restreinte m’empêche de les voir. Je me concentre donc sur les poteaux orange marquant le sentier face à moi tout en essayant de repérer les traces laissées par les précédents randonneurs dans l’herbe humide et les cailloux. Une fois le col passé, je redescends le long d’un ruisseau et traverse une série de petites collines jusqu’au refuge de Royal Hut que j’atteins en milieu d’après-midi. Avec ses 8 couchettes, ses murs en tôle et sa cheminée, ce refuge construit dans une vaste plaine ressemble point pour point à d’autres refuges que j’ai déjà visités. Il possède pourtant la particularité unique d’avoir accueilli le prince Charles et la princesse Anne d’Angleterre il y a quelques décennies de cela, d’où son nom de《royal》. J’y fais la connaissance de Dan, un randonneur sud-coréen se dirigeant vers le nord et je retrouve John, un Américain fort sympathique que j’ai rencontré à Wellington. En fin de journée, nous sommes rejoints par Uffda et Chispa et nous nous installons dans le refuge pour prendre notre repas. C’est alors que nous remarquons la présence d’un piège à souris en plastique près d’un mur. Hier soir déjà, Uffda, Chispa et moi avions essayé de débarrasser le refuge de Crooked Spur Hut de quelques souris à l’aide de deux pièges en métal rouillés et de morceaux de fromage. Cependant, notre tentative s’est révélée sans succès, les souris ayant réussi à piquer le fromage sans déclencher le piège. Après avoir accroché notre nourriture en hauteur, nous décidons donc de retenter l’expérience dans ce refuge, mais cette fois, en utilisant du beurre de cacahouète comme appât. Nous posons notre piège et allons nous coucher. Au bout d’une dizaine de minutes, un petit claquement nous indique que nous avons déjà tué notre premier rongeur. Nous rechargeons le piège de son appât et retournons nous coucher. En quarante minutes, ce seront 4 souris qui périront par gourmandise avant que nous soyons trop fatigués pour recharger le piège. Les refuges néo-zélandais ne sont pas prisés que par les randonneurs!

Après une nuit peu reposante du fait du bruit provoqué par les nombreuses souris se promenant dans le refuge pour essayer d’obtenir de la nourriture, je commence l’ascension du col de Stag situé à 1925 mètres, le point le plus élevé du Te Araroa. Au fur et à mesure que j’avance, je remarque que les poteaux orange servant à marquer le sentier sont de moins en moins facile à discerner malgré la météo magnifique. Je décide donc de me frayer mon propre chemin à travers les herbes et les rochers jusqu’à la partie déprimée de l’arête montagneuse qui se trouve face à moi. Une fois arrivé en haut du col, je découvre de l’autre côté une large vallée en cuvette recouverte d’herbe menant tout droit à une vaste étendue d’eau bleue que je devine être le lac Tekapo. Je décide de redescendre l’autre versant du col en empruntant le chemin de crête jusqu’au refuge de Camp Stream Hut. En marchant le long de cette saillie montagneuse recouverte de pierres et ressemblant à une colonne vertébrale, je découvre à ma droite une longue chaîne de montagnes dont certains sommets sont recouverts d’une neige d’un blanc immaculé. Si ma lecture de carte est correcte, un de ces sommets appartient d’ailleurs à Aoraki Mont Cook, le plus haut sommet de Nouvelle-Zélande! Au pied de ces montagnes, une large rivière ressemblant à la rivière Rangitata se divise en multiples bras et vient se jeter dans le lac Tekapo.

Vers 15 heures, j’arrive en bas de la crête et atteins le refuge de Camp Stream Hut, une petite baraque en bois avec six couchettes, un vieux fourneau et une mauvaise réputation, celle d’être un véritable nid à souris. Je jette un bref coup d’oeil à l’intérieur et me rends très vite compte que ma tente serait sans doute un choix plus judicieux pour dormir ce soir. Ayant un mauvais pressentiment concernant ce lieu et aucune raison de rester, je continue mon chemin pendant une dizaine de kilomètres jusqu’à un ensemble de petites collines adossées à une longue chaîne de montagnes et offrant une vue imprenable sur le lac Tekapo et les montagnes environnantes. Je plante ma tente sur un espace plat, cuisine mon repas du soir et m’assieds pour regarder le feu d’artifice chromatique provoqué par le coucher de soleil. Au fur et à mesure que l’astre disparaît, le ciel se couvre d’une couleur or puis orange qui tourne ensuite au rose et au violet et se reflète dans l’eau du lac et sur les montagnes en arrière-plan. Assis sur mon promontoire, j’observe ce spectacle incroyable en essayant de m’imprégner des moindres nuances de couleur avant qu’elles ne disparaissent dans la nuit. Une fois le soleil totalement disparu, je vais me glisser dans ma tente avec l’impression que ce coucher de soleil a fait de moi le plus riche des hommes pendant quelques instants. Alors que je m’endors tranquillement, je prends conscience que je ne suis vraiment riche que des choses que je ne peux pas posséder. C’est dans le fait de savoir qu’une chose n’est jamais acquise et qu’elle peut disparaître à tout instant que réside sa vraie richesse.

Au petit matin, je me réveille sous un ciel légèrement couvert. Je range mes affaires, replis ma tente et prends mon petit-déjeuner. Mais avant de me rendre au village de Lake Tekapo, je me dois de répondre à l’appel de la nature, comme chaque matin, à la même heure. Voilà déjà plus de quatre mois que je randonne le Te Araroa en mangeant pratiquement toujours la même chose dans les mêmes quantités. Ce régime alimentaire de randonneur a eu pour conséquence positive de régler mon besoin d’aller à la selle avec la précision d’une horloge suisse. Peu importe le lieu, la météo ou l’humeur, je n’ai besoin de répondre à l’appel de la nature qu’une fois par jour, à savoir le matin avant de commencer de marcher. Quatre mois de randonnée m’ont également permis de maîtriser l’art subtile de déféquer dans la nature sans laisser de traces. La première étape consiste à trouver un espace confortable, de préférence loin des sources d’eau et à l’abri des regards et des sandflies. Ensuite, il convient de creuser un trou à l’aide d’un transplantoir ou de l’objet de son choix. La profondeur du trou doit être de préférence de 20 centimètres de manière à ce que les déjections ne puissent être déterrées facilement par un animal. Une fois le besoin réalisé, il existe trois possibilités: la première consiste à se nettoyer avec du papier WC et à laisser le papier dans le trou. La deuxième consiste à se nettoyer avec du papier WC et à mettre le papier utilisé dans un sachet plastique que l’on transporte avec soit jusqu’à la prochaine ville afin d’en disposer dans une poubelle. La troisième solution est quant à elle plus prisée par les randonneurs ultra-légers ne désirant pas porter de papier WC et souhaitant ne laisser aucune trace de leur passage. Elle consiste à utiliser une bouteille afin de faire couler un filet d’eau à l’endroit souhaité et se nettoyer avec les doigts. Une fois l’opération terminée, le randonneur se nettoie les mains avec un gel désinfectant. Inutile de préciser que la dernière option nécessite un peu de pratique mais qu’elle est la plus écologique et la plus hygiénique! Enfin, la dernière étape consiste à reboucher le trou afin de passer inaperçu. Les fesses à l’air et les fèces en terre, je regarde avec émerveillement ce superbe lac qui me fait face et qui n’attend qu’une percée du soleil pour se parer de sa belle couleur bleu clair. Aucun doute, c’est le caca sauvage le plus mémorable de toute mon aventure!

Pin It on Pinterest

Share This