Mais avant le col coule une rivière

par | 5 Mar 2017 | Te Araroa | 1 commentaire

Dimanche 5 mars 2017, je viens de passer une journée ensoleillée dans la petite ville thermale d’Hanmer Springs située à 55 kilomètres du village de Boyle où j’ai dû me rendre en faisant de l’auto-stop afin de pouvoir me réapprovisionner.

Entre la douche, le lavage de vêtements, le passage au supermarché local et la traditionnelle séance de réponse aux nombreux messages des amis et de la famille pour les tenir au courant de mon avancée, j’ai quand même réussi à trouver le temps de me promener un peu en ville et d’essayer quelques restaurants locaux.

Me voilà de retour au village de Boyle où je m’apprête à commencer une section pour laquelle j’ai prévu 6 jours de randonnée et qui me mènera au village de montagne d’Arthur’s Pass en passant par le parc national de Lake Sumner puis celui d’Arthur’s Pass. La seule difficulté de cette section s’avère être le passage du col de Goat en cas de mauvais temps et justement, la météo est sensée se dégrader le jour où j’ai prévu l’ascension.

Jours 117 et 118: l’Alchimiste / km 2060 à 2113

Je quitte le village de Boyle tôt le matin alors que le soleil n’est encore pas totalement levé et commence à longer la rivière Lewis en direction de la rivière Boyle. J’ai laissé derrière moi les hautes montagnes recouvertes de forêts et me trouve désormais dans une vallée entourée de chaque côté par des petites collines auxquelles les buissons foncés qui les recouvre confèrent une couleur de brûlé. La rosée qui s’est déposée sur l’herbe couvrant une partie du lit rocailleux de la rivière ainsi que les quelques traversées de cette dernière que je dois effectuer afin de suivre les marqueurs du sentier ne tardent pas à remplir mes chaussures d’eau bien fraîche. Je n’y prête cependant que peu d’attention et m’amuse à essayer de marcher plus vite que les rayons du soleil qui descendent lentement le flanc des collines pour venir se déposer dans la vallée.

J’accède à la rivière Boyle que je traverse sans grande difficulté et longe jusqu’à un petit relief marquant l’extrémité de la chaîne de montagnes de Doubtful et l’entrée dans une nouvelle vallée où coule la rivière Hope. Une fois engagé dans cette nouvelle vallée, je croise un couple de randonneurs se dirigeant vers le nord. J’en profite pour leur demander l’état de la rivière Deception dont je vais devoir remonter et traverser le lit à plusieurs reprises dans trois jours afin d’accéder au col de Goat. Apparemment, la rivière est à un niveau très bas et ne pose aucun problème mais cela pourrait changer si de fortes pluies venaient à faire remonter rapidement le niveau de l’eau. Je les remercie et continue mon chemin tout en réfléchissant aux différentes alternatives qui s’offrent à moi en cas de mauvais temps.

En milieu d’après-midi, je traverse le pont suspendu au-dessus de la rivière Hope et accède au refuge de Hope Kiwi Lodge, un superbe bâtiment pouvant accueillir jusqu’à 20 personnes et comportant une large salle commune. J’en profite pour faire sécher ma tente et mon tapis de sol encore humides de l’humidité matinale et suis rejoint peu de temps après par trois randonneurs effectuant le Te Araroa dans le sens sud-nord à qui je demande à nouveau des informations sur la section qui suit. Un quatrième randonneur se dirigeant vers le sud se joint à nous en fin de journée et nous profitons d’un bon repas dans la salle commune avant de nous lancer dans une partie de cartes.

Le jour suivant, je passe le col de Kiwi et accède au lac Sumner avant de m’engager dans la vallée d’Hurunui en longeant la rivière. Cependant, mon esprit est absorbé par une intense réflexion qui m’occupe le plus clair de la journée. Je viens de finir « l’Alchimiste »de Paul Coelho qui a eu sur moi l’effet d’une avalanche de révélations. En outre, je ne peux m’empêcher de remarquer les nombreuses similitudes entre le voyage de Santiago et le mien. Lui a quitté ses brebis pour aller au bout de son rêve, réaliser sa légende personnelle en écoutant son coeur et trouver son trésor. À l’écoute de mes intuitions, j’ai quant à moi quitté mon poste à Munich pour réaliser mon rêve de découvrir la Nouvelle-Zélande en empruntant mon propre chemin vers l’épanouissement personnel. Mon alchimiste à moi, c’est le Te Araroa qui m’a déjà ouvert les yeux sur tant de trésors de la vie que j’avais sous les yeux mais dont je ne m’apercevais pas. Je me rappelle que, lorsque j’avais décidé de commencer à lire le livre dans le refuge d’Anne Hut, Franck, le Français chocolatier m’avait dit que ce conte philosophique méritait d’être lu mais qu’il n’était pas à prendre trop au sérieux. Maintenant que j’ai fini le livre, je me rends compte que l’Alchimiste avait raison: quand nous avons un grand trésor sous les yeux, nous ne nous en apercevons jamais.

Alors que je me rapproche du refuge d’Hurunui No 3, je commence à apercevoir de gros nuages gris s’amoncelant au niveau du col d’Harper. Les quelques averses annoncées par la météo pour dans deux jours vont-elles arriver plus tôt que prévu?

Jours 119 et 120: une météo en ma faveur / km 2113 à 2163

Je quitte le refuge d’Hurunui No 3 le lendemain matin sous de gros nuages gris donnant lieu à une légère pluie. Généralement, ce genre de temps me met dans une humeur morose mais pour une raison que j’ignore, je ressens en moi une sensation d’intense joie qui me fait sourire et m’égaie. Peut-être est-ce la possibilité offerte par la pluie de porter à nouveau Poussin qui me rend si joyeux? Poussin, c’est mon poncho jaune poussin que j’ai trouvé sur le sentier 42 Traverse avant le Tongariro. Étant plus léger et plus large que mon précédent poncho, il est venu remplacer ce dernier que j’ai donné et m’a jusque-là si admirablement protégé de la pluie que j’en suis venu à en développer une véritable affection pour lui, au point de lui donner un nom!

Je continue à remonter la vallée en longeant la rivière Hurunui jusqu’au col d’Harper culminant à 962 mètres. Au fur et à mesure que je prends de l’altitude, la pente s’accentue et le sentier se retrouve parfois emporté dans des éboulis de pierres que je dois négocier avec précaution afin de ne pas glisser. J’accède au col d’Harper un peu après midi et redescends sur un chemin de pierres encore plus abrupt et glissant que le précédent. Devant moi, de gros nuages gris recouvrent le ciel et me laissent entrevoir une partie de la vallée de Taramakau délimitée par deux rangées de hautes montagnes se faisant face.

J’arrive au refuge de Lockstream Hut et m’y arrête afin prendre mon repas et de faire sécher mes affaires. Quelques dizaines de minutes après mon arrivée, je suis rejoint par Emma, une autre randonneuse ayant également dormi dans le refuge d’Hurunui No 3 la nuit dernière. Cette dernière décide de s’arrêter ici et se glisse dans son sac de couchage après avoir mangé pour continuer à lire. Avec un temps pareil, je suis également tenté de faire de même, bien que j’aie initialement prévu de marcher encore 8 kilomètres afin d’atteindre le refuge de Kiwi Hut et me rapprocher le plus possible de la rivière Deception. À contre-coeur, je prends la décision de m’en tenir à mon plan et remets mes vêtements mouillés et froids sur mon corps tout juste réchauffé. Alors que je sors du refuge et regarde le ciel pour voir si le temps a évolué, je découvre un spectacle qui me laisse stupéfait. Les nuages se sont déplacés de chaque côté de la vallée pour s’agglutiner à niveau des sommets montagneux, laissant apparaître une longue étendue de ciel bleu juste au-dessus de la vallée que je dois suivre. Encore sous le choc de ce changement spectaculaire, je me mets en chemin vers le refuge de Kiwi Hut tout en m’émerveillant de ce beau ciel bleu venant tout juste d’apparaître et bordé de nuages laissant percer de temps à autre quelques rayons de soleil.

Au matin de mon 120e jour, je me réveille dans le refuge de Kiwi Hut et commence à me préparer pour une journée que je redoute un peu. C’est en effet aujourd’hui que je dois remonter le lit de la rivière Deception sur environ 13 kilomètres afin d’accéder au refuge de Goat Pass Hut situé à 1076 mètres d’altitude. Cette section est considérée comme difficile car il est nécessaire de traverser la rivière à de nombreuses reprises, ce qui deviendrait particulièrement compliqué au cas où la pluie viendrait à provoquer une montée des eaux rapides, phénomène à ne pas sous-estimer car très fréquent en Nouvelle-Zélande. Par chance, il n’a pas plu depuis déjà un certain temps dans la région et ce n’est pas la petite pluie d’hier qui devrait avoir un impact important. Cependant, le bulletin météorologique prévoyait des averses et du vent pour aujourd’hui et le fait de m’engager dans un lit de rivière rocailleux avec une météo potentiellement défavorable ne m’enchante guère.

Une fois mon petit-déjeuner avalé et mes affaires dans mon sac, je quitte le refuge et jette un coup d’oeil vers le ciel. Les nuages n’ont pratiquement pas évolué depuis hier et sont toujours agglutinés au niveau des sommets environnants, laissant une longue étendue de ciel bleu dominer la vallée. Je remarque cependant qu’une chose a changé. Sur le sommet des montagnes faisant face au refuge, une fine couche de neige blanche et venue se déposer pendant la nuit. La neige! Voilà un élément météorologique avec lequel je n’avais pas compté! Il s’avère que ces sommets sont légèrement plus élevés que le col de Goat et que s’il a neigé à cette altitude ici, il aurait très bien pu neiger à cette altitude une dizaine de kilomètres plus loin…

Je me mets en route et commence à arpenter de la rivière Taramakau. Les grosses roches grises qui en recouvrent le lit ralentissent un peu ma progression et je dois à de nombreuses reprises prendre garde de ne pas me tordre la cheville. Heureusement, le sentier n’est pas bien compliqué à suivre, il me suffit de longer la rivière en traversant ses bras de temps à autre et de descendre la vallée! Au-dessus de moi, les nuages ont désormais presque complètement disparus, laissant place à un grand ciel bleu qui me paraît être de bon augure. Seuls quelques nuages récalcitrants s’agglomèrent encore au-dessus du col d’Harper désormais derrière moi, et se laissent traverser par les rayons du soleil levant pour créer un spectacle d’ombres et de lumières somptueux.

Après quelques kilomètres, j’accède à une forêt de hauts buissons piquants que je traverse en suivant le sentier lorsque je me retrouve nez à nez avec une vache aux poils gris et bruns. Je heurte mes bâtons les uns contre les autres afin de lui faire peur, ce qui a pour effet de la faire décamper, elle, et toutes les autres vaches qui l’accompagnaient et que je n’avais pas remarqué. Ces dernières se regroupent quelques mètres plus loin en plein milieu du sentier autour d’une vache qui m’a l’air légèrement différente. Un rapide coup d’oeil au niveau du bas ventre de cette dernière me permet de me rendre compte qu’il s’agit en effet d’un taureau et que ce dernier me fait face en me regardant avec un air de défi. L’espace d’une seconde, je prends conscience que mes 75 kilogrammes incluant le poids de mon sac et son contenu ne pèsent pas lourd face au bovin massif qui me regarde et que s’il décidait de charger, je ne sortirais sans doute pas vainqueur de la confrontation. Je décide de tenter tout de même ma chance et continue à entrechoquer mes bâtons. À mon grand soulagement, le taureau déguerpit avec les autres vaches, me laissant le passage libre jusqu’à l’intersection entre la vallée de Taramakau et celle d’Arthur’s Pass.

Alors que je passe la passerelle de Morrison afin d’accéder à l’endroit où la rivière Deception vient se jeter dans la rivière Otira, je retrouve Robin, un jeune Allemand fort sympathique que j’ai déjà rencontré de nombreuses fois tout au long de l’Île du Nord et du Sud. Ce dernier a campé à cette endroit cette nuit afin de laisser passer la pluie et profite donc du beau soleil pour faire sécher ses affaires et décider de la suite à donner à son voyage. Je mange en sa compagnie et nous discutons de nos projets d’après Te Araroa assis dans l’herbe. Je lui explique que j’aimerais bien trouver un petit travail dans l’Île du Sud pendant quelques mois afin de remplir à nouveau mon compte en banque avant de repartir en France. Lui aussi souhaite trouver du travail mais veut continuer à voyager par la suite.

Une fois mon repas avalé, je prends congé de Robin et me dirige vers un petit chemin de forêt qui marque le début de cette étape. Au début du sentier, un panneau du Department of Conservation indique que le temps estimé pour atteindre le refuge de Goat Pass Hut est de neuf heures. Par expérience, je sais cependant que les indications sur ces panneaux sont en général surestimées par rapport à mon propre rythme de marche. En outre, je n’aurais pas pu rêver d’un temps plus radieux pour randonner cette section. Je m’engage donc à travers la forêt et accède au lit de la rivière Deception. En voyant le niveau très bas de cette dernière, mes inquiétudes de début de journée s’évanouissent et je commence à me diriger vers le refuge de Goat Pass Hut un peu plus léger.

Remonter la rivière Deception consiste principalement à marcher sur un large lit de roches grises zigzaguant entre les versants des deux rangées de montagnes entre lesquelles je m’enfonce. À intervalles réguliers, des triangles orange ainsi que des piquets m’indiquent la direction que je dois prendre ensuite, m’obligeant parfois à passer d’un côté du lit à l’autre en traversant la rivière. Au fur et à mesure que je prends de l’altitude, le lit se rétrécit petit à petit et le sentier me fait passer à travers une épaisse forêt avant de me ramener vers la rivière. J’escalade alors de gros rochers rendus lisses par le frottement de l’eau en essayant de ne pas glisser et tomber dans le courant froid qui s’écoule par paliers juste à côté de moi. Des bourrasques de vent descendant des montagnes viennent régulièrement me frapper de face, manquant parfois de peu de me faire perdre mon équilibre. Au final, il me faudra 5h40 pour accéder au refuge que j’atteins en début de soirée. Il m’en aurait cependant fallu beaucoup plus si les conditions météorologiques n’avaient pas été si favorables.

Jour 121: un jour au refuge de Goat Pass Hut

Ayant effectué en quatre jours le chemin que je prévoyais tout d’abord de faire en cinq et ne devant arriver à Arthur’s Pass pour honorer ma réservation à l’auberge YHA que dans deux jours, je décide de prendre un jour de repos au refuge de Goat Pass Hut.

Comme son nom l’indique, le refuge de Goat Pass Hut se situe au niveau de col de Goat à 1076 mètres d’altitude. À côté du réservoir d’eau potable récoltant l’eau de pluie coulant des chéneaux, quelques marches d’escaliers recouvertes de grillage mènent à un perron tout en longueur où les randonneurs sont invités à enlever leurs chaussures et leurs affaires mouillées afin de les suspendre aux clous plantés dans la charpente ou bien à un fil. À côté de la porte d’entrée, un panneau indique qu’il ne faut pas nourrir les kea, ces perroquets au plumage vert vivant dans cette partie de la Nouvelle-Zélande, la nourriture humaine pouvant les empoisonner.

La porte d’entrée mène à une large salle commune au fond de laquelle deux tables entourées de bancs en bois sont placées l’une à côté de l’autre. Sur ces tables sont disposés des jeux de société, quelques livres ainsi que les traditionnels magazines de chasse et pêche, éléments indispensables afin de divertir les chasseurs qui sont les principaux utilisateurs des refuges. On y trouve également l’intentions book, un petit carnet à la couverture verte dans lequel chaque utilisateur du refuge est sensé inscrire les détails de son passage ainsi que le lieu où il souhaite se rendre ensuite. Ces carnets sont une aide précieuse pour les services de secours cherchant à retrouver un randonneur qui se serait perdu. Il permet également aux randonneurs du Te Araroa d’exprimer leur humeur du moment, de se laisser des messages par le biais de la section commentaire ou encore de suivre l’avancée d’un autre randonneur qui les aurait devancés.

Sur la droite, un plan de travail en aluminium fixé au mur sert de table pour préparer le repas. Juste à côté, un évier sans robinet permet aux utilisateurs de nettoyer leur vaisselle. Accroché au mur, un émetteur-récepteur radio noir assorti de quelques instructions permet de joindre l’office du tourisme d’Arthur’s Pass afin de s’enquérir de la météo. À gauche, une large ouverture dans le mur donne accès aux deux chambres tout en longueur abritant les 20 couchettes que comporte le refuge. Les couchettes toutes pourvues d’un matelas sont disposées de manière superposée sur deux ou trois étages.

Comme de très nombreux refuges en Nouvelle-Zélande, le refuge de Goat Pass Hut est également doté de toilettes sèches situées à l’extérieur du bâtiment. Elles se composent d’un cylindre en plastique au toit arrondi d’environ 2,5 mètres de hauteur pour un diamètre d’environ 1,5 mètre abritant un siège en plastique blanc. Un système d’aération entraîne les mauvaises odeurs vers l’extérieur par le biais d’un tuyau menant à une sorte de cheminée cylindrique alors que de petites ouvertures permettent aux mouches et aux moustiques de faire leur entrée ou sortie à leur guise.

Assis sur le rebord du perron, je regarde la journée passer en laissant les rayons du soleil me réchauffer le visage. Les autres randonneurs sont partis et le refuge m’appartient tout entier. Il n’y a que moi et les montagnes. Imperturbables, ces dernières paraîssent observer le monde du haut de leur sommet sans pour autant se laisser affecter. Le temps semble quant à lui s’écouler plus lentement dans ce havre de tranquillité que rien ne vient brusquer. Ou peut-être est-ce l’observateur qui, conquis par le charme de ce lieu paisible, ralentit sa marche effrénée pour revenir de nouveau à un rythme plus naturel. Les montagnes savent parler au coeur de celui qui s’arrête pour les écouter et elles révèlent toute l’étendue de leur beauté aux yeux de celui qui prend le temps de les regarder. Encore faut-il prendre le temps.

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