La boucle est bouclée

par | 3 Avr 2017 | Te Araroa | 0 commentaires

Lundi 03 avril 2017, John et moi quittons Glenorchy, une petite bourgade située au bord du lac Wakatipu au nord-ouest de Queenstown et longeons la rive opposée du lac vers le sud afin de nous rendre dans la baie d’Elfin Bay où débute le sentier de Greenstone Track, prochaine étape du Te Araroa.

En chemin, nous traversons la rivière Dart et passons non loin d’une large pleine entourée de montagnes à moitié recouverte d’une épaisse forêt où résidait il n’y a pas si longtemps de cela un magicien blanc dans sa haute tour. C’est en effet ce décor de rêve que Peter Jackson utilisa pour créer l’Isengard et y implanter l’Orthanc du haut de laquelle Saruman dirigea son armée d’Uruk-hai avant d’être défait par les Ents.

Arrivés au parking de Greenstone en début d’après-midi, nous en profitons pour prendre notre repas sur une petite table en bois avant de nous lancer dans cette prochaine section qui nous mènera à travers montagnes et forêts jusqu’à Invercargill, la dernière grande ville avant Bluff.

 

Jours 146 à 149: une nuit à Fangorn / km 2676 à 2772

Repus de nourriture et de soleil, John et moi arrimons fermement nos sacs sur notre dos et pénétrons dans la superbe forêt de hêtres couvrant les flancs des montagnes au milieu desquels coulent la rivière Greenstone. Les rayons du soleil traversent le plafond formé par les petites feuilles vertes et viennent se poser délicatement sur le sol bruni par les feuilles déjà tombées. Au détour d’une colline, un opossum brun sorti d’entre deux touffes d’herbe s’arrête sur le sentier à quelques mètres de moi et tourne sa petite tête triangulaire dans ma direction. Il me regarde, je le regarde, nous nous regardons, chacun attendant de l’autre une réaction. Après quelques secondes, l’opossum prend les devants et, s’aidant de ses griffes pointues, choisit de grimper au tronc de l’arbre qui lui fait face pour disparaître entre les branches. Je reprends mon avancée et arrive bientôt au refuge de Greenstone Hut où un troupeau de moutons paît paisiblement non loin du refuge.

 

Le lendemain matin, je quitte le refuge de Greenstone Hut en compagnie de John et nous reprenons notre route en direction du lac Mavora. Pour la première fois depuis le début de mon aventure, je commence à marcher en gardant ma polaire sur moi. Au fur et à mesure que je me dirige vers le sud, les jours se raccourcissent, le soleil peine à réchauffer l’atmosphère et le froid est de plus en plus poignant. Alors que nous pouvions randonner de 7 heures du matin jusqu’à 9 heures du soir il y a encore quelques mois, nous devons désormais nous restreindre à des journées plus courtes, à moins de vouloir marcher de nuit. Une fois le refuge de Taipo Hut passé, je continue à avancer en suivant la rivière Mararoa coulant dans la vallée à laquelle les montagnes qui la borde confère une vague forme de U. Autour de moi, les tussacks règnent en maîtres incontestés et impriment leur couleur jaune foncé sur le paysage. Après plusieurs heures de marche, j’atteins l’endroit où la rivière Mararoa rejoint la rivière Winton Burn avant de se jeter dans le lac Mavora. Encerclée dans son écrin de montagne, la superbe étendue d’eau bleue s’étale dans toute sa longueur jusqu’à atteindre une large forêt aux couleurs vert foncé recouvrant les montagnes à l’horizon. Cette forêt possède une particularité tout à fait singulière: elle abrite des Ents, ces grands arbres émanant de l’univers tolkienien pouvant se mouvoir et parler. Cette forêt, c’est Fangorn! Je retrouve John au refuge de Careys Hut, à l’extrémité nord du lac, et dépose Sakapatate près d’une couchette. La fin de l’après-midi approchant, je précise à John que je compte passer la nuit ici. John m’informe cependant qu’il préférerait continuer à marcher jusqu’au campement de Mavora situé à une dizaine de kilomètres plus loin, à l’extrémité sud du lac. Pensif, je sors du refuge et vais manger quelques barres céréalières assis sur un rocher. Le soleil commence doucement sa descente derrière les montagnes et ne dispensera sa lumière que pendant deux heures au maximum. J’avais prévu de rester au refuge ce soir. Mais il s’avère que ce dernier ne m’inspire pas outre mesure. De plus, je ne suis pas tellement fatigué et pourrait encore marcher une dizaine de kilomètres malgré les 27 kilomètres déjà randonnés aujourd’hui. Et à bien y réfléchir, pourquoi ne pas tirer profit des derniers rayons du soleil pour longer le lac et pénétrer dans la forêt de Fangorn et y passer la nuit? Une fois mes barres céréalières avalées, je retrouve John dans le refuge et lui indique que j’ai changé d’avis et que compte marcher avec lui jusqu’au prochain campement. Nous reprenons donc nos sacs et nous mettons en route sur le chemin de graviers longeant le lac. Au-dessus de nos têtes, quelques nuages jaunissent sous l’effet du soleil couchant et un léger vent vient balayer la surface du lac. Alors que la lumière vespérale se dépose lentement sur les flancs des montagnes, nous pénétrons dans la forêt bordant l’extrémité sud du lac et atteignons le campement sans faire de rencontre sylvicole particulière, à mon grand regret. John et moi plantons nos tentes à la lumière de nos lampes frontales et nous joignons pour la soirée à un couple de backpackers en van ayant eu l’excellente idée de faire un feu.

 

Au petit matin, nous prenons congé du couple de voyageur et reprenons notre avancée dans la forêt en suivant la rivière Mararoa jusqu’à l’intersection avec le sentier menant au refuge de Kiwi Burn Hut. Nous y croisons un jeune couple de chasseurs redescendant des montagnes après une partie de chasse fructueuse. Le jeune homme ouvre fièrement son sac à dos pour nous montrer les gros gigots encore sanglants du chevreuil qu’ils ont abattu. Remarquant l’intérêt tout particulier de John pour les pièces de viande, il lui propose tout naturellement d’en prendre une ! Ne pouvant pas se permettre d’alourdir son sac, John refuse poliment tout en continuant de baver d’envie devant le morceau si tentant à ses yeux. Ça doit être son côté Alaskien ! Nous quittons la forêt et traversons la rivière Mararoa. Commencent alors plusieurs heures de marche particulièrement ennuyeuses à longer les clôtures entourant les champs environnants jusqu’à atteindre la route en graviers de Mavora Lakes Road. La nuit commençant à tomber, John propose de trouver un endroit à l’abri du vent et de planter nos tentes sur une des larges bandes d’herbe bordant la route de chaque côté. Mes bouteilles sont cependant vides et je dois absolument continuer jusqu’à un endroit où je peux trouver de l’eau. En outre, j’ai repéré sur la carte deux petits carrés l’un à côté de l’autre à quelques kilomètres de notre position. Si ces deux carrés s’avèrent être une habitation, nous pourrions aller frapper à la porte pour demander la permission de planter nos tentes dans le jardin et nous éloigner ainsi de la route. Je convaincs John de me faire confiance et de continuer à marcher malgré sa réticence initiale jusqu’au lieu indiqué sur la carte sous le nom de Temara. À la tombée de la nuit, nous atteignons les bâtiments qui sont en effet des maisons et allons frapper à la porte. Un homme d’une cinquantaine d’années ouvre la porte et, après avoir écouté notre bref discours bien préparé, accepte gentiment que nous nous installions dans son jardin pour la nuit. Il nous indique un robinet duquel nous pouvons obtenir de l’eau et nous montre un superbe parterre de gazon aussi propre qu’un terrain de golf où nous pouvons planter nos tentes. Nous avons bien fait de tenter notre chance et de continuer à marcher!

 

Le jour suivant, nous remercions chaleureusement nos hôtes et continuons notre marche sur la route de graviers. La journée d’aujourd’hui s’annonce particulièrement courte. Il nous suffit de marcher 5 kilomètres jusqu’à la jonction entre l’autoroute 94 et la route de Princhester Road et nous pourrons quitter le tracée du Te Aroroa pour nous rendre en stop jusqu’à la ville de Te Anau afin de nous réapprovisionner. Après seulement quelques minutes de marche, un 4x4 rouge laissant derrière lui une large traînée de poussière arrive à notre hauteur et s’arrête. Il s’agit d’un 4x4 de la poste néo-zélandaise en pleine tournée du matin. Le postier au volant, un homme bedonnant d’une soixantaine d’année avec un accent difficile à comprendre, sort alors la tête de son véhicule et, après une rapide introduction, nous demande si nous randonnons le Te Araroa. Nous acquiesçons et il nous propose alors de nous conduire à Te Anau sur le chemin du retour. Nous acceptons sans une hésitation, heureux d’avoir trouvé un moyen de transport sans même avoir tendu le pouce une seule seconde. Le postier reprend sa route et nous la nôtre et nous atteignons l’intersection une heure plus tard. À ce moment précis, le postier ayant terminé sa tournée dans les environs nous rattrape et nous fait monter dans son véhicule pour une petite visite de la région se terminant au bord du lac Te Anau et de la ville éponyme.

Jours 150 à 152: les dernières montagnes / km 2772 à 2870

Après une séance de stop à la sortie de Te Anau qui se révèle plus longue que prévue, John et moi sommes finalement pris en stop par un couple d’Israéliens en vacances en Nouvelle-Zélande qui nous dépose là où notre chauffeur de la poste nous avait pris le jour précédent. Ayant reçu un message de sa famille aux États-Unis lui annonçant que son cousin a été transporté à l’hôpital suite à un accident, John hésite entre continuer la randonnée jusqu’à la fin ou retourner le plus tôt possible chez lui mais choisit finalement de se dépêcher de finir le Te Araroa avant de repartir. Nous nous mettons donc en route sur le chemin de graviers menant droit aux montagnes de Takitimu. Face à nous s’étend une petite chaîne de montagnes couvertes de pâturages, de forêts et de pierrailles au-dessus desquelles de gros nuages gris ont établi leur position. Alors que nous pénétrons dans la forêt, je suis envahi par un sentiment bizarre. Le grand nombre de fougères, la forme des arbres et le sol un peu boueux me rappellent vaguement les forêts de l’Île du Nord, ce qui n’est pas un signe particulièrement réjouissant. Une fois monté le premier col ne s’élevant qu’à quelques centaines de mètres, je redescends et sors de la forêt pour arriver dans une large clairière de tussacks longeant la forêt de Takitimu. Alors que je zigzague entre les hautes tiges qui arrivent à la hauteur de mon visage, j’essaye de ne pas trébucher contre la base de la touffe et tomber en avant sans possibilité de m’agripper à quoi que ce soit. Il n’est également pas rare qu’une tige de tussack pénètre inopinément mes narines alors que je tourne la tête à droite et à gauche afin de localiser les marqueurs permettant de me repérer. Une sensation plutôt désagréable. Au bout de quelques heures, je suis rattrapé par Jean, un randonneur français essayant de rattraper deux amis ayant un jour d’avance sur lui. Nous nous mettons à discuter et arrivons peu de temps après au refuge d’Aparima Hut où John est déjà arrivé. Je me saisis de la hache et vais couper du bois pendant que John et Jean commencent à allumer un feu à l’aide de petites brindilles laissées par d’autres randonneurs. La soirée au coin du fourneau s’annonce agréable.

 

C’est dans un froid pénétrant mais sous un ciel sans nuage que nous quittons le refuge d’Aparima Hut le jour suivant. Les doigts encore engourdis, je traverse la plaine marécageuse et la forêt menant au refuge de Lower Wairaki Hut et entame ensuite l’ascension de la montagne qui me fait face. Ma musique dans les oreilles, j’effectue les 555 mètres de dénivelés positifs à une vitesse peu commune et atteins le sommet rocailleux dépourvu de végétation offrant une vue superbe des environs. À l’horizon, j’aperçois les dernières forêts qu’il me faudra traverser afin d’atteindre de nouveau la mer et bifurquer à gauche pour rejoindre Invercargill. Je redescends la petite montagne en compagnie de John et Jean jusqu’à la rivière de Telford Burn où un lieu de campement possible marque la limite avec l’exploitation agricole de Mt Linton. À partir de cet endroit, nous avons soit la possibilité de planter nos tentes pour la nuit où bien de traverser les 16 kilomètres de l’exploitation agricole d’une traite, une interdiction de camper étant en vigueur sur l’intégralité de la propriété privée. Il n’est que 3 heures de l’après-midi et Jean et moi décidons donc de profiter du soleil et de continuer. Étonnamment , John préfère s’arrêter et rester là pour la nuit. Je lui dis donc au revoir et reprends mon avancée sur la route de graviers se faufilant entre les petites collines verdurées en compagnie de Jean. Au bout de quelques heures de marche, alors que les derniers rayons de soleil se frayent un chemin entre les montagnes lointaines pour se déposer sur les prairies ondulées, nous voyons arriver derrière nous une personne indéfinie qui se rapproche et nous rattrape. C’est John ! Ce dernier a finalement changé d’avis, rangé ses affaires et enclenché la vitesse maximale pour finir la randonnée aussi vite que possible. Il nous dépasse, nous salue brièvement et continue son chemin sans attendre. C’est la dernière fois que je verrai mon fidèle compagnon de route. Jean et moi sortons de l’exploitation agricole alors que la nuit commence à tomber et je propose à Jean de continuer à marcher à la lumière de nos lampes frontales pendant encore quelques kilomètres jusqu’à l’intersection avec la route de Ohai Clifden Highway. J’y ai repéré des habitations où nous pourrions peut-être demander l’autorisation de planter nos tentes pour la nuit. J’explique à Jean ma stratégie selon laquelle il est toujours plus profitable de continuer à marcher un peu pour trouver une habitation et demander la permission de planter sa tente chez l’habitant plutôt que de faire du camping sauvage. Jusque-là, cette stratégie m’a toujours réussi ! Arrivé à l’intersection, je me dirige avec Jean vers la première maison que je vois et pénètre dans la propriété. Alerté par les aboiements de ses chiens, le propriétaire se dirige vers nous un peu méfiant. Je me présente et lui demande si nous pouvons planter nos tentes dans sa propriété. Lorsqu’il réalise que nous sommes des randonneurs du Te Araroa, le propriétaire affiche un grand sourire et nous indique un bâtiment avec une façade aux allures de saloon à notre gauche. Il s’agit d’une vieille maison dont il se sert comme hangar pour ses affaires. Il nous propose de nous faire un peu de place pour que nous puissions poser nos matelas et dormir tranquillement. Ma stratégie s’est encore révélée payante !

 

Au petit matin, Jean reprend sa route de son côté pour essayer de rattraper ses deux amis qui le précèdent et je me remets en marche vers la forêt de Longwood sous un soleil radieux. Je laisse derrière moi les champs où paissent quelques moutons et grimpe la colline m’amenant à la petite forêt de Woodlaw que je traverse avant de m’arrêter pour manger. À l’horizon, j’aperçois déjà la forêt de Longwood, cette énorme masse boisée qui représente le dernier obstacle de taille entre moi et la fin de ma randonnée. D’après les informations que j’ai pu récolter des autres randonneurs effectuant le Te Araroa dans le sens inverse, cette dernière forêt est boueuse et quelque peu inhospitalière. Cette description me rappelle vaguement quelques souvenirs de mes tribulations dans les forêts de l’Île du Nord ! Je reprends mon chemin et débouche en fin d’après-midi sur une route bitumée contournant l’orée de la large étendue d’arbres jusqu’à la route de Merrivale Road et l’entrée de la forêt de Longwood. Alors que je me dirige vers le parking situé à quelques kilomètres à l’intérieur de la masse forestière afin d’y planter ma tente pour la nuit, j’entends derrière moi le brame des nombreux cerfs parqués dans les enclos de l’élevage à proximité. À intervalles réguliers, les cervidés semblent s’interpeller les uns les autres pour se transmettre les dernières nouvelles de la journée avant de s’enfermer dans un silence grandissant au fur et à mesure que la lumière vespérale se répand sur leur territoire clôturé.

Jours 153 à 155: là où tout a commencé, là où tout finira / km 2870 à 2964

Au matin du 10 avril, je suis réveillé par la bruit d’un quad se garant dans le parking de terre où j’ai planté ma tente. Je décide donc de ranger mes affaires, mange mon petit déjeuner et me lance à l’assaut de la vaste masse de bush aux allures de jungle tropicale qui me fait face. Très vite, je retrouve la végétation drue et abondante que j’avais laissée derrière moi en traversant le détroit de Cook. Il ne faut également pas longtemps pour que mes pieds se retrouvent enlisés dans un bourbier de terre brune bien fraîche. Alors que je m’extirpe difficilement de la boue qui pénètre mes chaussures, je me demande si ce genre de petites douceurs typiquement néo-zélandaises me manqueront une fois ma randonnée terminée. Mon premier instinct serait de répondre par la négative mais la nostalgie pourrait me faire regretter bien des choses une fois de retour à la vie urbaine. Après quelques heures, j’atteins la petite station météorologique au sommet de Bald Hill qui m’offre une vue panoramique sur l’ensemble de la forêt de Longwood. Je discerne notamment les contours de la forêt menant à la vaste étendue de mer se perdant au lointain. Alors que j’avance dans la forêt et émerge sur un petit sommet déboisé, je vois se dessiner avec une clarté croissante les côtes de l’île Stewart séparée de l’Île du Sud par le détroit de Foveaux. À l’horizon, je crois pouvoir apercevoir le port de Bluff marquant la fin de mon périple de 3000 kilomètres. Le ciel commençant à se couvrir, je me dirige prestement vers le refuge de Martin’s Hut, le tout dernier pour les randonneurs du Te Araroa se dirigeant vers le sud. J’arrive à la petite baraque de bois au toit recouvert de plaques de tôle et m’installe confortablement sur l’une des quatre couchettes. J’en profite pour faire sécher ma tente et mon tapis de sol et nettoyer mes pieds brunis par la boue. Je fais également connaissance avec l’autre locataire des lieux, une petite souris se faufilant entre les planches de bois faisant office de mur en émettant un léger grattement caractéristique. Alors que le soleil se couche, je prends mon repas en lisant avec amusement les commentaires laissés par les randonneurs me précédant dans ce qui s’avère être le dernier intentions book du Te Araroa. Certains remercient le Department Of Conservation pour le formidable travail réalisé tout au long du sentier, d’autres expriment leur joie à l’idée d’atteindre Bluff dans quelques jours à l’aide d’un smiley ou d’un « Happy happy happy happy ! » explicite. Enfin, certains se répandent en petits messages nostalgiques à l’idée de bientôt finir l’aventure. Voilà une lecture qui devrait me divertir pour une partie de la soirée !

 

Le jour suivant, je reprends mon avancée dans la forêt de Longwood en suivant le sentier de Ports Water Race Track, un chemin de terre et de feuilles mortes en excellent état s’insinuant entre les méandres de la montagne et suivant une série de canaux creusés dans la terre afin de transporter l’eau vers les mines d’or découverte dans la région dans les années 1870. Alors que je prends mon repas de midi à la lisière de la forêt, je croise un randonneur allemand se dirigeant en sens inverse. J’entame la conversation et ce dernier m’explique qu’il commence le Te Araroa et compte remonter l’Île du Sud et du Nord dans les mois qui viennent. Lorsque je lui exprime mon étonnement face au choix de randonner le Te Araroa en hiver, ce dernier m’explique qu’en remontant vers le nord, il s’éloigne du froid et de la météo difficile. Je ne peux m’empêcher d’observer la stupidité d’un tel raisonnement, l’hiver apportant le froid et des conditions météorologiques difficiles partout en Nouvelle-Zélande, et pas seulement dans le sud. Je préfère cependant garder ma remarque pour moi. Je note aussi que son sac à dos semble particulièrement lourd, ce qui n’a cependant rien d’étonnant lorsque l’on commence une randonnée longue distance sans avoir beaucoup d’expérience. Il me précise alors qu’il a apporté assez de nourriture en boîte pour tenir jusqu’à Queenstown sans avoir besoin de se ravitailler ! Je ne peux m’empêcher d’éclater intérieurement de rire en le regardant repartir et lui souhaite bonne chance pour l’aventure qui l’attend. J’apprendrai quelques jours plus tard par le biais d’un autre randonneur finissant le Te Araroa que l’Allemand aux boîtes de conserve s’est foulé la cheville quelques jours seulement après notre rencontre et a été contraint d’abandonner. Les voies du Te Araroa sont impénétrables. Ou du moins, pas avec autant de boîtes de conserve. Je sors de la forêt de Longwood et me dirige vers la plage de Colac Bay que je longe en direction de Riverton. Alors que je marche sur le sable brun clair et laisse le flux et reflux des vagues submerger complètement mes pieds pour laver la boue sèche encore accrochée à mes chaussures, je ne peux m’empêcher de remarquer que j’ai commencé le Te Araroa sur une plage pour rentrer dans une forêt boueuse et je finis le Te Araroa en sortant d’une forêt boueuse pour terminer sur une plage. La boucle est bouclée.

 

C’est sous un ciel gris et nuageux et une pluie régulière que je quitte la ville de Riverton en direction de la plage longeant la côte pendant 22 kilomètre avant de bifurquer à gauche et de traverser la petite ville d’Otatara menant à Invercargill. Je pénètre sur la plage et remarque instantanément que le fort vent venant de la mer et soufflant de face risque de grandement me ralentir. J’essaye tant bien que mal de couvrir l’intégralité de ma tête avec ma capuche afin de me protéger des bourrasques de pluie venant me fouetter le visage. Derrière moi, je peux entendre les extrémités de mon poncho claquer dans l’air comme un fouet sous l’effet du vent. En outre, il s’avère que la marée est actuellement montante et risque donc de me bloquer contre les dunes de sable dans peu de temps, m’empêchant ainsi de continuer à avancer. Je décide donc de quitter la plage et de faire un large détour en passant par la route. Afin de briser la monotonie de la marche sur du bitume à côté des voitures, j’utilise les éléments du paysage pour me fixer des étapes à atteindre afin de morceler le long détour en plusieurs portions plus petites. En milieu d’après-midi, la route empruntée me ramène sur la plage que j’avais laissée en début de matinée et je reprends mon avancée sur la longue étendue de sable durcie par la mer. Le vent s’est un peu calmé mais la pluie, elle, ne discontinue pas. Elle s’accompagne d’un froid mordant qui pénètre les différentes couches de vêtements pour s’installer durablement sur la peau. Fatigué par les nombreux kilomètres imprévus de marche sur le bitume, je commence à sentir des douleurs lancinantes dans les jambes et les pieds. Je dois cependant continuer à me dépêcher si je souhaite atteindre Invercargill avant qu’il ne fasse totalement nuit. Arrivé au bout de la section de plage, j’emprunte la route traversant la localité d’Otatara et entame les quatre derniers kilomètres jusqu’à Invercargill à la lumière des lampadaires. La faim, le froid, la fatigue et les douleurs dans mes jambes me freinent dans ma progression et je dois fournir un effort mental intense pour ne pas succomber à la tentation de m’effondrer sur le bord de la route. Un peu avant 20 heures, j’arrive à Invercargill en pleine nuit, brisé physiquement, affamé et frigorifié, ne rêvant que d’une douche chaude et d’un bon lit. Cette journée restera comme l’une des pires de mon aventure !

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