Du lac bleuté aux champs dorés

par | 25 Fév 2017 | Te Araroa | 3 commentaires

Samedi 25 février 2017, je m’apprête à commencer la traversée du parc national de Nelson Lakes. Arrivé au village de St Arnaud la journée précédente, j’ai pu profiter d’une demi-journée de repos accompagnée d’une douche chaude, d’une pizza Margarita et d’une bière fraîche.

J’ai également récupéré le carton de nourriture que je m’étais envoyé à l’avance depuis Wellington et qui contient bien plus que le nécessaire. Qu’à cela ne tienne, je partage le surplus avec Colin et Sandy et en profite pour acheter du fromage et des bonbons.

La prochaine section va me mener de St Arnaud au village de Boyle, soit une traversée des montagnes du parc national de Nelson Lakes qui devrait durer environ 6 jours. Le souvenir des superbes montagnes de Richmond est encore vif dans mon esprit et je suis extrêmement impatient de voir ce que cette section me réserve.

Jours 109 et 110: la forêt enchantée et le lac bleuté / km 1945 à 1990

Au petit matin, je me rends au café adjacent à la station-service de St Arnaud située le long de l’autoroute SH63 pour y retrouver Colin et Sandy. Alors que ces derniers prennent un café chaud, j’en profite pour boire un verre d’eau bien fraîche, remplir ma bouteille et je me mets en route vers le lac Rotoiti. J’arrive à une petite plage de galets gris et découvre cette immense étendue d’eau qui se faufile entre deux rangées de montagnes recouvertes de forêt. Les quelques nuages blancs qui voguent dans le ciel viennent se refléter à la surface de l’eau que seul le passage de quelques bateaux à moteur vient troubler de longues rides se propageant jusqu’à la rive. J’emprunte le petit sentier longeant la rive est du lac et commence à marcher dans la forêt. À ma droite, j’aperçois de temps à autre la masse d’eau bleue qui se dessine entre les troncs des arbres.

Une fois arrivé à l’autre extrémité du lac, je pénètre sur un espace plat recouvert principalement d’une haute herbe fine ressemblant à du blé et qui confère à cette vallée une belle couleur dorée. Au milieu de cette plaine, la rivière Travers coule des montagnes vers lesquelles je me dirige pour se jeter dans le lac. Je la longe en contre-sens jusqu’à une forêt remplie de grosses roches recouvertes de mousse et continue à marcher jusqu’au refuge de John Tait Hut où je prévois de rester pour la nuit. De temps à autre, des panneaux rouges m’indiquent que la zone que je traverse est sujette à avalanche en hiver et qu’il est donc nécessaire de faire extrêmement attention. J’arrive au refuge et y rencontre un grand nombre de randonneurs que je n’avais encore jamais vu auparavant. Certains randonnent le Te Araroa dans le sens sud-nord alors que d’autres effectuent une boucle de quelques jours afin de profiter des magnifiques paysages que le parc national abrite.

Le lendemain, je reprends mon chemin en direction du col de Travers en partant tôt le matin car je sais qu’une longue journée m’attend. Le sentier continue à longer la rivière Travers jusqu’au refuge d’Upper Travers Hut situé dans une petite plaine recouverte de hautes herbes et enserrée dans des montagnes que je devine haute mais que le brume m’empêche de voir entièrement. Je passe le refuge et continue mon ascension vers le col de Travers sur un chemin abrupt. Autour de moi, l’herbe se fait de plus en plus rare et laisse place à de grosses roches grises sans doute tombées des sommets. La nappe de brume que je traverse commence peu à peu à se dissiper au fur et à mesure que je me rapproche du col et je peux voir la lumière diffuse du soleil percer à travers les gouttelettes d’eau en suspension. De temps à autre, de gros nuages blancs laissent apparaître un pic pointu avant de le recouvrir quelques secondes après.

De l’autre côté du col, je découvre en contre-bas une petite vallée recouverte de forêt venant se faufiler entre l’extrémité de la chaîne de montagnes de Franklin et un versant des montagnes de Travers pour se jeter directement au pied du mont Windward. Les nuages blancs encore présents dans le ciel s’agrippent aux sommets des montagnes environnantes pour les ceindre d’une couronne glissant au gré du vent. La descente du col se révèle être encore plus escarpée que la montée et ne manque pas de mettre mes genoux à rude épreuve.

Arrivé au pied du mont Windward, je bifurque sur ma gauche, passe le refuge de West Sabine Hut et commence à randonner en direction du refuge de Blue Lake Hut dans la dépression allongée formée entre la chaîne de montagnes de Franklin et de Mahanga. Un peu avant le refuge, je pénètre dans une forêt de hêtres dont la beauté me frappe particulièrement. Des galets blancs recouvrant le sentier aux hêtres bruns et gris de tailles diverses et variées en passant par le fin manteau de mousse vert clair et de fougères recouvrant le sol et les pierres ainsi que l’eau cristalline coulant dans la rivière, le moindre aspect de cette nature luxuriante confère à cette forêt entourée de hautes montagnes une atmosphère enchantée et je m’attends à tout instant à voir une fée apparaître à côté d’une souche ou un lutin surgir de derrière un rocher.

J’arrive au refuge de Blue Lake Hut et y retrouve Colin, Sandy, Julia et Alexandra ainsi que d’autres randonneurs. Je dépose mon sac près d’une couchette de libre et ressors du refuge afin d’aller observer le lac Blue situé à quelques dizaines de mètres de là et réputé pour ses couleurs spectaculaires. Je m’approche de l’étendue d’eau en forme de boomerang et découvre un spectacle de couleurs dépassant tout ce que j’aurais pu imaginer. De petites algues colorent l’extrémité du lac à laquelle je me trouve d’un vert kaki évoluant vers le jaune fluo au fur et à mesure que les algues s’éloignent du bord. Quant au centre du lac, il resplendit d’un bleu turquoise parfait laissant entrevoir le fond du lac. Cependant, c’est la pureté de l’eau qui constitue la véritable rareté du lieu. Provenant du lac Constance situé à une centaine de mètres plus haut, l’eau est filtrée par une sorte de barrage naturel et arrive dans le lac Blue avec une pureté optique si exceptionnelle qu’elle est considérée comme l’eau douce la plus claire au monde! Elle est si limpide qu’elle offre une visibilité sur une distance allant jusqu’à 80 mètres! Conquis par le charme de ce lac unique entouré de sa forêt enchantée, je décide d’y prendre un jour de repos afin de profiter pleinement de la magie du lieu.

Jours 112 et 113: par delà le col de Waiau/ km 1990 à 2032

Après un agréable jour de repos à discuter avec d’autres randonneurs et à flâner autour du refuge, je remets Sakapatate sur mon dos, jette un dernier regard aux superbes couleurs du lac Blue et commence à gravir le barrage naturel séparant le lac Blue du lac Constance. J’arrive sur une sorte de plateau recouvert d’herbe, de buissons et de grosses roches noirs au milieu duquel le lac Constance s’étale tout en longueur dans son écrin de pics montagneux. Je contourne la masse d’eau de couleur bleu foncé et arrive au pied du col de Waiau. Après une petite pause, je suis prêt à m’attaquer aux 520 mètres de dénivelé positif qui me séparent du col.

Je commence à gravir les premières centaines de mètres de pierrailles en essayant de suivre le chemin le plus stable afin d’éviter que les cailloux ne dévalent sous mes pieds. Au milieu de l’ascension, la pierraille se transforme en gros rochers sur lesquels il est plus facile de prendre appui. À chaque pas que je fais, une dizaine de sauterelles aux cuisses orange bondissent sur le côté afin de me laisser le champ libre pour mon prochain pas. Après une petite heure de montée sous un soleil radieux, j’accède au sommet et découvre de l’autre côté les imposantes montagnes de Spencer faisant face à celles de St James. Coulant tranquillement entre ce tête-à-tête montagneux, la rivière Waiau m’indique le chemin que je devrai prendre à la fin de ma journée.

La descente du col s’avère plus exigeante que la montée et nécessite un peu d’escalade sur de gros rochers aux arêtes saillantes. J’accroche mes bâtons à mon sac et commence à descendre en plaquant mon ventre contre les rochers pour éviter que le poids de mon sac ne me fasse basculer vers l’arrière. J’accède ensuite à un plateau herbeux où je peux reprendre une marche normale. Les ruisseaux émanant des profondeurs des montagnes environnantes semblent se rejoindre à cet endroit pour descendre en cascades vers la vallée et former la rivière Waiau.

Je continue à descendre en suivant la rivière bordée de gros rochers et pénètre dans la vallée qui s’élargit au fur et à mesure que j’avance. Les éboulis de roches laissent alors place à de longues étendues d’herbe bordées par des forêts tout aussi enchanteresses que celle que j’ai laissée derrière moi. Au bout de quelques kilomètres, j’accède au bivouac de Caroline Creek Bivy, une petite cabane d’environ 5 m2 comprenant deux couchettes et ressemblant plus à un piège à humain pour le plus grand plaisir des souris plutôt qu’à un véritable refuge. Je décide donc de planter ma tente dans l’herbe environnante et suis très vite rejoins par les véritables maîtresses du lieu, les sandflies. Volant par essaims tout autour de moi pour essayer de me piquer quelques gouttes de sang, ces minuscules mouches noires ne me laissent pas une seconde de répit et me forcent à une retraite dans ma tente plus rapide que prévu.

Le lendemain matin, c’est à nouveau accompagné d’un essaim de sandflies que je prends mon petit déjeuner, emmitouflé dans le plus de vêtements possible afin de ne laisser aucun millimètre de ma peau à la merci de mes tortionnaires. Je range ma tente encore humide de rosée et reprends mon chemin le long de la rivière Waiau. Les rayons du soleil levant glissent tout doucement le long des montagnes pour venir éclairer la vallée qui s’élargit de plus en plus. Après m’avoir fait traverser la rivière plusieurs fois, le sentier se transforme en route de terre accessible au 4x4 et débouche sur une sublime plaine de champs dorés se mouvant doucement au gré du vent.

Alors que je continue à avancer tout en m’émerveillant devant ces champs semblant sortis tout droit d’un tableau de grand maître, la muraille de montagnes se trouvant à ma droite s’ouvre pour laisser apparaître un fin bras de vallée au milieu duquel paissent quelques chevaux semi-sauvages. À l’autre extrémité de cette vallée, une gigantesque montagne foncée abritant quelques poches de neige blanche me fait face et semble s’avancer vers moi tel la proue d’un bateau brise-glace se frayant un chemin à travers les prés aux couleurs d’or. À l’entrée de la vallée, j’entrevois une petite ferme cachée entre des sapins. La beauté de ce lieu me laisse sans voix et je ne peux m’empêcher de penser que tout homme ayant la chance de poser chaque matin son regard sur ces champs dorés et ces montagnes majestueuses n’a pas besoin de beaucoup plus pour se considérer le plus riche de tous les hommes.

Je continue mon chemin encore sous le charme du chef-d’oeuvre naturel que je viens d’avoir le privilège de contempler et atteins le refuge d’Anne Hut où je fais la connaissance de Franck, un Français chocolatier profitant de quelques mois de vacances pour s’adonner à sa passion de la pêche à la ligne dans les rivières néo-zélandaises. Sur le rebord d’une table, un livre dont la couverture m’est familière attire mon attention. Il s’agit d’une édition en français de《l’Alchimiste》de Paulo Coelho qu’un randonneur a dû finir et laisser sur place pour qu’elle fasse le bonheur d’un autre lecteur. J’ai déjà beaucoup entendu parler de ce livre mais n’ai encore jamais pris le temps de le lire. Cette édition dans ma langue maternelle déposée sur mon chemin m’apparaît comme un signe et je passe le reste de la soirée à découvrir le voyage de Santiago.

Jours 114 et 115: l’essentiel et le superflu / km 2032 à 2060

Le sentier à emprunter pour se rendre au petit village de Boyle depuis le refuge d’Anne Hut me fait passer dans des petites vallées enserrées entre des montagnes de taille moyenne et se révèle assez monotone, bien que le beau temps soit toujours de la partie. J’ai donc le temps de poursuivre ma réflexion sur l’application pratique dans ma vie quotidienne d’après Te Araroa d’une des leçons les plus importantes que j’ai apprise pendant mon voyage: il en faut peu pour randonner 3000 kilomètres!

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, randonner sur une longue distance ou pendant une longue période de temps ne nécessite pas forcément plus de matériel. Au début d’une telle aventure, la peur de l’inconnu me faisait prévoir toute sorte de situations auxquelles je m’imaginais pouvoir être confronté et auxquelles je souhaitais parer à l’avance en remplissant mon sac d’objets me rassurant, au cas où! Prends un deuxième pantalon et un deuxième T-shirt, ça peut toujours servir! Amène 5 mètres de corde, on ne sait jamais! Les randonneurs ont une expression pour décrire ce phénomène: nous remplissons notre sac à dos de nos peurs!

Et puis, au fur et à mesure de mon avancée, je me suis accommodé plus facilement et naturellement que je le pensais de situations qui m’auraient au départ paru inconcevables. En outre, je faisais preuve de plus d’imagination pour solutionner mes problèmes en utilisant uniquement les ressources que j’avais sous la main. Porter tous les jours les mêmes vêtements ne me dérangeait plus, même s’ils étaient sales ou abîmés. À quoi bon porter 5 mètres de corde quand 1 mètre serait amplement suffisant?

L’expérience était en train de me faire acquérir un élément bien plus précieux que n’importe quel objet: la connaissance de ce dont j’avais véritablement besoin! En élargissant ma zone de confort pour l’enrichir de situations nouvelles, j’étais en train de réaliser que, pour randonner 3000 kilomètres, j’avais besoin de bien moins de matériel que je ne l’imaginais et que les objets que je portais dans mon sac afin de combattre mes peurs initiales, dont très peu se sont d’ailleurs réalisées, ne faisaient que m’alourdir. Plus les kilomètres passaient, plus l’expérience acquise me permettait de me séparer d’objets devenus inutiles, ce qui avait pour conséquence d’alléger grandement mon sac et de rendre ma randonnée plus agréable!

Cette prise de conscience de ce dont j’avais véritablement besoin pendant une telle aventure m’a poussé à réfléchir à ce dont j’avais véritablement besoin dans ma vie quotidienne. Comme tout le monde, j’ai tendance à m’entourer d’objets inutiles dans ma vie de tous les jours, au point de m’en rendre parfois esclave. Sur l’ensemble des objets que je possède, combien de ces objets me possèdent moi? Combien sont réellement nécessaires à ma vie et à mon bonheur? Combien satisfont un réel besoin plutôt qu’une envie passagère? En vérité, nombre de ces objets sont là pour combler un vide, pour me rassurer de peurs imaginaires ou bien pour me conformer à une image que je pense être celle que l’on attend de moi. Loin de combler un véritable besoin, ces choses bien souvent inutiles m’alourdissent, m’encombrent, elles m’empêchent d’élargir ma zone de confort et de faire plus souvent le plein d’expériences épanouissantes.

Je ne suis naturellement pas un collectionneur. J’appartiens plutôt à ceux qui prennent un plaisir jouissif à passer régulièrement en revue leur armoire pour se séparer du superflu et ne garder que l’essentiel. Mais une chose est sûre, une fois de retour en France, je compte bien faire le vide de tous ces objets inutiles qui m’alourdissent encore afin de laisser plus de place à l’essentiel, à ces moments passés avec ceux qui me sont chers, à ces expériences qui m’enrichissent réellement, qui élargissent ma zone de confort et me permettent d’affronter mes peurs et mes moments de difficulté avec sérénité. S’il en faut peu pour randonner 3000 kilomètres, alors il en faut sans doute peu pour vivre mieux!

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