L’aventure touche à sa fin

par | 13 Avr 2017 | Te Araroa | 6 commentaires

Jeudi 13 avril 2017, je me réveille dans un lit douillet dans une petite auberge de jeunesse d’Invercargill. Les rayons du soleil pénètrent à l’intérieur de la chambre d’une dizaine de lits en passant à travers les fenêtres simplement recouvertes de fins rideaux pour venir se déposer sur la moquette recouvrant le sol.

Mes douleurs de la veille ont pratiquement disparu et je me sens prêt à attaquer ce jour du jeudi 13 avril 2017. Aujourd’hui a une saveur particulière, unique, un mélange d’excitation et de mélancolie. Ce jour du jeudi 13 avril 2017 n’est en effet pas comme les autres. Ce jour, c’est le dernier que je passe sur le Te Araroa.

 

Jour 156: j’ai réussi ! / km 2964 à 3000

Je me lève, m’habille et prépare Sakapatate de manière à pouvoir être prêt à partir quand je le déciderai comme à mon habitude. Pour ce dernier jour, je ne prends que le strict nécessaire en termes de nourriture. Inutile de m’alourdir quand je sais que je pourrai faire des courses à Bluff. Je me dirige ensuite vers le hall d’entrée de l’auberge de jeunesse faisant également office de café et restaurant. Je commande un chocolat chaud et un petit déjeuner et vais retrouver Vivian et une autre randonneuse. Par un heureux hasard, j’ai retrouvé le soir précédent la Néerlandaise Vivian et l’Américain Erin que j’avais rencontré à Whananaki, 2668 kilomètres et 135 jours de cela. Ces derniers sont accompagnés de James, Ella et Kristen, trois autres randonneurs que je ne connais pas encore mais dont j’ai lu les noms dans les intentions books. Ils m’ont devancé de quelques jours sur l’intégralité de l’Île du Sud et je les rattrape enfin.

 

Mon petit déjeuner avalé, je préviens Vivian et Erin de mon départ imminent et leur souhaite une dernière bonne journée. Nous nous retrouverons à la fin. Je laisse derrière moi l’auberge de jeunesse, m’engage dans la large avenue menant à l’extrémité est de la ville et emprunte le petit sentier en graviers longeant l’estuaire d’Invercargill. Au-dessus de ma tête, de gros nuages gris roulent vers une destination inconnue mais gardent pour eux leurs précipitations liquides. Un léger vent vient balayer les hautes tiges des plantes et les branches des arbres poussant le long du sentier, non loin de la mer. Tout en absorbant les moindres détails visuels du paysage qui m’entoure, je prends tout doucement conscience que dans quelques heures, j’aurai terminé mon périple. J’aurai traversé la Nouvelle-Zélande à pied sur 3000 kilomètres.

 

Au bout de 10 kilomètres, le petit sentier longeant l’estuaire me ramène sur l’autoroute Bluff Highway 1 qu’il me faut longer jusqu’à la petite ville portuaire de Bluff où m’attend le Stirling Point et son fameux panneau jaune marquant la fin du Te Araroa. Afin d’égayer ma longue marche le long de la route, je fais coucou à toutes les voitures me venant de face en leur lançant par la même occasion un grand sourire. Les conducteurs, étonnés par ce geste attentionné inattendu, sorte de leur torpeur et me répondent souvent par un signe de la main en retour et même parfois, un coup de klaxon enjoué. Il ne faut jamais sous-estimer l’effet parfois ravageusement bienfaisant que peut avoir une attention bienveillante sur une personne qui ne s’y attend pas. Je m’amuse également à me laisser emporter par le déplacement d’air me frappant de plein fouet provoqué par les nombreux camions qui me dépassent. Vers midi, je m’arrête dans un petit arrêt de bus en tôle pour m’asseoir et prendre mon repas.

 

Je reprends ensuite mon avancée le long de l’autoroute. Au fur et à mesure que j’avance, je vois les contours de Bluff se dessiner de plus en plus précisément. Enveloppée dans un gros nuage gris, telle une femme drapée d’un châle et attendant le retour de son mari au pas de la porte, la petite ville aux allures de péninsule semble attendre son lot quotidien de marcheurs pour les gratifier d’un repos bien mérité. En milieu d’après-midi, je dépasse les cinq grosses lettres brunes marquant l’entrée de la ville et pénètre dans la rue principale longeant les quais pour m’arrêter dans un petit bar où je commande un cidre. Autour de moi, le barman et les quelques clients jouent au billard et discutent bruyamment en essayant de couvrir le son de la télévision. Habitués à voir les marcheurs finissant le Te Araroa arriver plus ou moins à cette période de l’année, ils me demandent si je fais partie des heureux élus et me félicitent de mon exploit. Le client à ma droite me précise tout de même que je n’ai encore pas fini et qu’il me reste 1 kilomètre à faire. Je bois un deuxième cidre, remets mon sac sur mes épaules et me dirige hors du bar pour réaliser les dernières centaines de mètres me séparant de Stirling Point.

 

À l’extérieur, un léger crachin s’est mis à tomber et je glisse Poussin sur mes épaules pour me protéger de l’humidité. Le vent qui s’est un peu intensifié façonne de petites vagues sur la vaste étendue de mer à ma gauche. Il apporte à mes narines une odeur saline qui emplit mes poumons et réveille dans mon esprit le lointain souvenir d’une cité corsaire mais également d’un phare dont 3000 kilomètres me séparent désormais. À ma droite, les petites maisons aux couleurs variées s’enchaînent et se ressemblent. Au détour d’une rue, enfin, je le vois, le fameux panneau jaune. Il est exactement comme je l’avais vu sur de nombreuses photos. Un poteau blanc surmonté d’un panneau rectangulaire jaune indiquant «BLUFF NEW ZEALAND » et flanqué de multiples flèches jaunes indiquant la direction de capitales et de grandes villes lointaines. Je me dirige vers mon but la gorge serrée. Ce moment, je l’ai vécu des centaines de fois dans mon esprit. J’avais imaginé les différentes émotions que je ressentirais, mon état d’esprit, les mots qui me passeraient par la tête. Mais rien n’est comme je l’avais imaginé. Tout est plus unique, plus vrai, plus intense. Quand je ne suis plus qu’à un mètre, je tends mon bras gauche et saisis le poteau pour venir l’enlacer dans mes bras. Ça y est ! J’ai réussi ! J’ai traversé la Nouvelle-Zélande à pied sur 3000 kilomètres en essayant d’utiliser le moins de moyens de transport motorisés possible ! J’ai réalisé ce qui m’avait paru de prime abord impossible. Au final, l’impossible, ce n’est pas si impossible que ça en a l’air. Autour de moi, quelques touristes venus prendre des photos de Stirling Point s’étonnent de ce randonneur aux allures de Forrest Gump étreignant le panneau avec tant d’ardeur. Mais ça m’est égal, j’ai réussi.

 

Après quelques minutes, je suis rattrapé par Vivian, Erin et les trois autres randonneurs de leur groupe. Laissant exploser leur joie, ces derniers enlacent également le panneau et nous prenons plusieurs photos tous ensemble. Soudain, un jeune homme s’approche de nous et commence à nous parler. Il vit et travaille dans les environs et nous a vu marcher le long de la route en revenant du travail. Il nous a bien évidemment reconnu, nous, les randonneurs du Te Araroa. Spontanément, il est donc allé acheter des bières et nous a attendu à Stirling Point. Il sort alors de son coffre un pack de 6 bières et nous les offre, pour nous féliciter d’être allé jusqu’au bout. Complètement abasourdis par cet acte de gentillesse totalement inattendu, nous remercions chaleureusement notre nouveau héros, ouvrons la bière offerte si gracieusement, trinquons et buvons le breuvage fort apprécié en riant. Décidément, la gentillesse des Néo-Zélandais ne cessera jamais de m’étonner !

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